Chapitre XI Le sacré et le profane
Nous avons souvent expliqué déjà que, dans une civilisation intégralement traditionnelle, toute activité humaine, quelle qu’elle soit, possède un caractère qu’on peut dire sacré, parce que, par définition même, la tradition n’y laisse rien en dehors d’elle ; ses applications s’étendent alors à toutes choses sans exception, de sorte qu’il n’en est aucune qui puisse être considérée comme indifférente ou insignifiante à cet égard, et que, quoi que fasse l’homme, sa participation à la tradition est assurée d’une façon constante par ses actes mêmes. Dès que certaines choses échappent au point de vue traditionnel ou, ce qui revient au même, sont regardées comme profanes, c’est là le signe manifeste qu’il s’est déjà produit une dégénérescence entraînant un affaiblissement et comme un amoindrissement de la tradition ; et une telle dégénérescence est naturellement liée, dans l’histoire de l’humanité, à la marche descendante du déroulement cyclique. Il peut évidemment y avoir là bien des degrés différents, mais, d’une façon générale, on peut dire qu’actuellement, même dans les civilisations qui ont encore gardé le caractère le plus nettement traditionnel, une certaine part plus ou moins grande est toujours faite au profane, comme une sorte de concession forcée à la mentalité déterminée par les conditions mêmes de l’époque. Cela ne veut pourtant pas dire qu’une tradition puisse jamais reconnaître le point de vue profane comme légitime, car cela reviendrait en somme à se nier elle-même au moins partiellement, et suivant la mesure de l’extension qu’elle lui accorderait ; à travers toutes ses adaptations successives, elle ne peut que maintenir toujours en droit, sinon en fait, que son propre point de vue vaut réellement pour toutes choses et que son domaine d’application les comprend toutes également.
Il n’y a d’ailleurs que la seule civilisation occidentale moderne qui, parce que son esprit est essentiellement antitraditionnel, prétende affirmer la légitimité du profane comme tel et considère même comme un « progrès » d’y inclure une part de plus en plus grande de l’activité humaine, si bien qu’à la limite, pour l’esprit intégralement moderne, il n’y a plus que du profane, et que tous ses efforts tendent en définitive à la négation ou à l’exclusion du sacré. Les rapports sont ici inversés : une civilisation traditionnelle, même amoindrie, ne peut que tolérer l’existence du point de vue profane comme un mal inévitable, tout en s’efforçant d’en limiter les conséquences le plus possible ; dans la civilisation moderne, au contraire, c’est le sacré qui n’est plus que toléré, parce qu’il n’est pas possible de le faire disparaître entièrement d’un seul coup, et auquel, en attendant la réalisation complète de cet « idéal », on fait une part de plus en plus réduite, en ayant le plus grand soin de l’isoler de tout le reste par une barrière infranchissable.
Le passage de l’une à l’autre de ces deux attitudes opposées implique la persuasion qu’il existe, non plus seulement un point de vue profane, mais un domaine profane, c’est-à-dire qu’il y a des choses qui sont profanes en elles-mêmes et par leur propre nature, au lieu de n’être telles, comme il en est réellement, que par l’effet d’une certaine mentalité. Cette affirmation d’un domaine profane, qui transforme indûment un simple état de fait en un état de droit, est donc, si l’on peut dire, un des postulats fondamentaux de l’esprit antitraditionnel, puisque ce n’est qu’en inculquant tout d’abord cette fausse conception à la généralité des hommes qu’il peut espérer en arriver graduellement à ses fins, c’est-à-dire à la disparition du sacré, ou, en d’autres termes, à l’élimination de la tradition jusque dans ses derniers vestiges. Il n’y a qu’à regarder autour de soi pour se rendre compte à quel point l’esprit moderne a réussi dans cette tâche qu’il s’est assignée, car même les hommes qui s’estiment « religieux », ceux donc chez qui il subsiste encore plus ou moins consciemment quelque chose de l’esprit traditionnel, n’en considèrent pas moins la religion comme une chose occupant parmi les autres une place tout à fait à part, et d’ailleurs à vrai dire bien restreinte, de telle sorte qu’elle n’exerce aucune influence effective sur tout le reste de leur existence, où ils pensent et agissent exactement de la même façon que les plus complètement irréligieux de leurs contemporains. Le plus grave est que ces hommes ne se comportent pas simplement ainsi parce qu’ils s’y trouvent obligés par la contrainte du milieu dans lequel ils vivent, parce qu’il y a là une situation de fait qu’ils ne peuvent que déplorer et à laquelle ils sont incapables de se soustraire, ce qui serait encore admissible, car on ne peut assurément exiger de chacun qu’il ait le courage nécessaire pour réagir ouvertement contre les tendances dominantes de son époque, ce qui n’est certes pas sans danger sous plus d’un rapport. Bien loin de là, ils sont affectés par l’esprit moderne à un tel point que, tout comme les autres, ils regardent la distinction et même la séparation du sacré et du profane comme parfaitement légitime, et que, dans l’état de choses qui est celui de toutes les civilisations traditionnelles et normales, ils ne voient plus qu’une confusion entre deux domaines différents, confusion qui, suivant eux, a été « dépassée » et avantageusement dissipée par le « progrès » !
Il y a plus encore : une telle attitude, déjà difficilement concevable de la part d’hommes, quels qu’ils soient, qui se disent et se croient sincèrement religieux, n’est même plus seulement le fait des « laïques », chez lesquels on pourrait peut-être, à la rigueur, la mettre sur le compte d’une ignorance la rendant encore excusable jusqu’à un certain point. Il paraît que cette même attitude est maintenant aussi celle d’ecclésiastiques de plus en plus nombreux, qui semblent ne pas comprendre tout ce qu’elle a de contraire à la tradition, et nous disons bien à la tradition d’une façon tout à fait générale, donc à celle dont ils sont les représentants aussi bien qu’à toute autre forme traditionnelle ; et on nous a signalé que certains d’entre eux vont jusqu’à faire aux civilisations orientales un reproche de ce que la vie sociale y est encore pénétrée de spirituel, voyant même là une des principales causes de leur prétendue infériorité par rapport à la civilisation occidentale ! Il y a d’ailleurs lieu de remarquer une étrange contradiction : les ecclésiastiques les plus atteints par les tendances modernes se montrent généralement beaucoup plus préoccupés d’action sociale que de doctrine ; mais, puisqu’ils acceptent et approuvent même la « laïcisation » de la société, pourquoi interviennent-ils dans ce domaine ? Ce ne peut être pour essayer, comme il serait légitime et souhaitable, d’y réintroduire quelque peu d’esprit traditionnel, dès lors qu’ils pensent que celui-ci doit rester complètement étranger aux activités de cet ordre ; cette intervention est donc tout à fait incompréhensible, à moins d’admettre qu’il y a dans leur mentalité quelque chose de profondément illogique, ce qui est d’ailleurs incontestablement le cas de beaucoup de nos contemporains. Quoi qu’il en soit, il y a là un symptôme des plus inquiétants : quand des représentants authentiques d’une tradition en sont arrivés à ce point que leur façon de penser ne diffère plus sensiblement de celle de ses adversaires, on peut se demander quel degré de vitalité a encore cette tradition dans son état actuel ; et, puisque la tradition dont il s’agit est celle du monde occidental, quelles chances de redressement peut-il bien, dans ces conditions, y avoir encore pour celui-ci, du moins tant qu’on s’en tient au domaine exotérique et qu’on n’envisage aucun autre ordre de possibilités ?
Глава XI Священное и профанное
Мы уже часто разъясняли, что в полностью традиционной цивилизации вся человеческая деятельность, какой бы она ни была, обладает характером, который можно назвать священным, потому что по определению традиция не оставляет ничего за своими пределами: её приложения распространяются на все без исключения таким образом, что нет ничего, что можно было бы считать в этом отношении неважным или незначительным. Что бы человек ни делал, его причастность к традиции неизменно гарантирована в силу самих его действий. Как только некоторые вещи начинают ускользать от традиционной точки зрения или, что сводится к тому же, считаться профанными – это очевидный результат вырождения, ведущего к ослаблению и затуханию традиции; и такое вырождение в человеческой истории, естественно, связано с последовательным циклическим спуском. Это вырождение, разумеется, может иметь различные степени, но в общем можно сказать, что сейчас даже в цивилизациях, ещё сохраняющих чисто традиционный характер, всегда существует некоторая профанная область, более или менее обширная – это своего рода вынужденная уступка ментальности, определённой условиями нашей эпохи. Это, однако, не означает, что традиция может считать профанную точку зрения правомерной: это свелось бы в целом к отрицанию ею самой себя, по меньшей мере частичному и в той степени распространения, которую она допускает для этой точки зрения. В ходе всех своих последовательных адаптаций она не может не отстаивать хотя бы в принципе, если не фактически, то положение, что её точка зрения на самом деле подходит для всего и вся и что её область приложения охватывает все вещи в равной степени.
При этом лишь современная западная цивилизация в силу присущего ей антитрадиционного духа настаивает на правомерности профанного как такового (и даже считает это «прогрессом»), включая в него все большую и большую часть человеческой деятельности. В пределе для совершенно современного духа существует только профанное, и все его усилия в итоге направлены на отрицание или исключение священного. Здесь связи инвертированы: традиционная цивилизация, даже ослабленная, может лишь терпеть существование профанной точки зрения как неизбежное зло, в то же время стараясь по возможности ограничить её последствия; в современной же цивилизации, напротив, терпят именно священное, потому что невозможно заставить его полностью исчезнуть в один момент, и, ожидая полную реализацию этого «идеала», область священного сжимают все сильнее и сильнее, стремясь все больше отделить её от всего прочего непреодолимым барьером.
Переход от одной из этих позиций к другой подразумевает убежденность в том, что существует не только профанная точка зрения, но и профанная область: то есть что существуют вещи, профанные сами по себе и по своей природе, вместо того чтобы казаться такими (на самом деле такими не являясь) только в силу определённой ментальности. Следовательно, это утверждение профанной области, которое неоправданно превращает простое фактическое положение дел в принцип, является, если так можно выразиться, одним из фундаментальных постулатов антитрадиционного духа, потому что только вдолбив заранее в головы большинства людей эту фальшивую концепцию, можно надеяться постепенно дойти до конца, то есть до исчезновения священного, или, иными словами, уничтожения традиции вплоть до её последних следов. Стоит только оглянуться вокруг себя, чтобы осознать, в какой мере современному духу удалось достичь цели, для которой он предназначен, ибо даже люди, считающие себя «религиозными» – следовательно, у которых ещё более или менее сохранилось традиционное сознание, – тем не менее считают религию вещью, занимающую среди прочего совершенно отдельное место, причем, сказать по правде, весьма ограниченное: она не оказывает никакого реального влияния на все прочие области их жизни, в которых они мыслят и действуют точно так же, как самые нерелигиозные из их современников. Самое серьёзное состоит в том, что эти люди ведут себя так не просто потому, что их связывают ограничения среды, в которой они живут; не потому что их фактическое положение таково, что они могут только досадовать по этому поводу, будучи не в состоянии уклониться от всего этого – это было бы ещё приемлемо, ибо нельзя требовать от каждого человека обладания смелостью, необходимой для того, чтобы открыто противостоять господствующим тенденциям своей эпохи, что, конечно же, опасно во многих отношениях. Вовсе нет – они настолько подвержены воздействию современного духа, что, совершенно как и все прочие, считают различение и даже разделение священного и профанного абсолютно легитимным, и в ситуации, типичной для всех традиционных и нормальных цивилизаций, они уже видят только смешение двух этих различных областей – смешение, которое «преодолено» и успешно рассеяно «прогрессом»!
Но можно сказать больше: такая позиция, уже с трудом понимаемая людьми, искренне считающими себя религиозными, кем бы они ни были, даже не является уделом исключительно людей «светских» – их можно обвинить самое большее в невежестве, что до некоторой степени их оправдывает. Кажется, что современная позиция теперь проникает и в ряды духовных лиц, всё более многочисленные, которые, кажется, не понимают, что она противоречит традиции. Здесь мы, разумеется, говорим о традиции в общем смысле – и эти духовные лица также являются её представителями; и мы уже отмечали, что некоторые из них доходят до того, что упрекают восточные цивилизации в том, что общественная жизнь там все ещё проникнута духовным, даже видя в этом одну из главных причин их так называемой неполноценности по сравнению с западной цивилизацией! Впрочем, можно заметить странное противоречие: духовные лица, наиболее задетые современными тенденциями, демонстрируют в общем намного большую озабоченность социальными действиями, а не учением; но, если они признают и одобряют «секуляризацию» общества, почему же они вмешиваются в эту область? Это не может иметь своей целью попытку (что было бы правомерно и желательно) привнести немного традиционного духа, ибо считается, что подобное должно оставаться совершенно чуждым деятельности этого рода. Следовательно, это вмешательство совершенно непонятно – по крайней мере, нужно допустить, что в их ментальности присутствует что-то глубоко нелогичное, что, впрочем, неоспоримо в случае многих наших современников. Как бы то ни было, это самый тревожный симптом: когда аутентичные представители традиции доходят до того, что их образ мысли слабо отличается от образа мысли их противников, можно спросить, много ли жизненной силы осталось у этой традиции в её нынешнем состоянии? И поскольку традиция, о которой идёт речь, – это традиция западного мира, каковы шансы её восстановления в этих условиях, – по крайней мере при том условии, что мы ограничимся экзотерической областью и не будем рассматривать никакое иное пространство возможностей?