Le Caire, 8 novembre 1949
Cher Monsieur,
J’ai reçu votre lettre du 25 octobre ; je vois que vous n’avez pas réalisé votre projet d’aller à Paris, mais il faut espérer que, sans avoir besoin de faire ce voyage, vous allez pouvoir vous faire envoyer ceux de mes livres qui vous manquent, ou du moins ceux qu’il est possible de se procurer actuellement, car il y en a qui sont épuisés et qui n’ont pas encore été réédités.
Je comprends bien que les questions dont vous m’aviez parlé demandent de la réflexion et de la méditation, et il n’est pas étonnant qu’il y ait dans tout cela des choses qui ne vous paraissent pas encore parfaitement claires. – Bien que vous ne me demandiez pas de réponse cette fois, il y a cependant un ou deux points sur lesquels je voudrais appeler votre attention. D’abord, pour le sens qu’on donne communément au mot « tradition », et notamment, quand on parle de « traditions de famille, de race, etc. », comme vous le faisiez dans une précédente lettre, il me paraît bien douteux que ce qu’on a en vue puisse être considéré comme représentant des restes même dégénérés de la véritable tradition ; ce sont plutôt de simples « coutumes », c’est-à-dire quelque chose de purement humain et qui n’a jamais été rien de plus que cela. Les restes ou les « dépouilles » de la tradition sont ce que désigne proprement le mot de « superstition » entendu dans son sens étymologique, et c’est là quelque chose de tout à fait différent. – D’autre part, il est vrai qu’il faut, d’une certain façon, traverser le domaine psychique pour aller au-delà ; mais cela ne peut pas être considéré réellement comme une préparation en vue d’atteindre le spirituel, mais seulement comme une chose inévitable en fait, et en tout cas il est dangereux de s’y arrêter. Il faut au contraire viser constamment au-delà, sans se laisser détourner de la voie qui doit conduire au spirituel ; ce n’est qu’ensuite qu’on pourra aborder le psychique par en haut et y redescendre sans avoir plus aucun danger à en redouter, si toutefois cela présente encore un intérêt pour des raisons quelconques.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 8 ноября 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)