Le Caire, 22 septembre 1949
Cher Monsieur,
J’ai bien reçu, dès la semaine dernière, votre lettre du 12 septembre. – Je pense, d’après ce que vous me dites, que vous avez bien compris que l’argument de votre ami n’était pas valable, par là même que nous sommes toujours dans le Kali-Yuga et que, tant qu’il durera, l’obscuration spirituelle ne peut qu’aller en augmentant encore. Il va de soi que, par là même, les initiés (je veux dire naturellement les initiés effectifs) seront toujours de moins en moins nombreux, ainsi que vous le dites ; mais je ne comprends pas pourquoi certains, tout en étant vraiment qualifiés, se trouveraient en fait, même dans les circonstances les plus défavorables, dans l’impossibilité de recevoir l’initiation dans quelqu’une des formes traditionnelles où elle existe encore…
Quant à trouver dans le Catholicisme un moyen pour dépasser l’exotérisme, il faudrait pour cela qu’il existe une initiation prenant pour base cette forme exotérique qu’est le Catholicisme lui-même ; cela n’a évidemment rien d’impossible en principe, et il y en a sûrement eu au moyen âge, mais malheureusement je doute fort qu’il en existe encore actuellement, ou alors elles sont tellement cachées et limitées à un nombre de membres si restreints qu’elles sont pratiquement inaccessibles ; ce n’est là qu’une situation de fait, bien entendu, mais on n’est est pas moins obligé d’en tenir compte.
Je ne vois pas du tout pourquoi ni comment la difficulté ne commencerait qu’en ce qui concerne les « grands mystères », car ne peut aborder ceux-ci que celui qui a tout d’abord parcouru entièrement la voie des « petits mystères ». L’« état primordial » est la perfection et le terme des « petits mystères », et il me paraît bien évident que, avant d’y parvenir (et de passer de là aux « grands mystères »), il faut nécessairement être passé par les degrés précédents, et, tout d’abord et avant tout, avoir reçu la première initiation donnant l’entrée au domaine des « petits mystères ». Je ne vois donc pas comment une question se rapportant à l’« état primordial » pourrait se poser pour quelqu’un qui n’a même pas encore reçu cette première initiation, ni quel intérêt elle pourrait présenter dans ces conditions, car, en cela comme en toutes choses, on ne peut pas prétendre commencer par la fin.
Je regrette que mes réponses ne soient sans doute pas aussi satisfaisantes que vous l’auriez souhaité, et je vous prie, cher Monsieur, de croire à mes sentiments les meilleures.
René Guénon
Каир, 22 сентября 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)