Le Caire, 24 juillet 1949
Cher Monsieur,
Vos deux lettres me sont arrivées presque en même temps, et je m’excuse de n’avoir pu y répondre tout de suite ; j’ai beaucoup de correspondance en retard en ce moment, et il ne m’est pas toujours facile de la tenir à jour comme je le voudrais, car le temps me fait trop souvent défaut pour arriver à tout.
Il me serait malheureusement bien difficile de vous donner un avis sur les considérations que vous exposez dans votre lettre à M. Schuon, et cela pour deux raisons principales, dont la première est que, comme je crois vous l’avoir déjà dit, il ne m’appartient pas de répondre à des questions posées au sujet de ce qui a été écrit par quelqu’un d’autre, et que, ne sachant pas exactement ce que M. Schuon lui-même pourra en penser, il ne m’est vraiment pas possible de me substituer en quelque sorte à lui en l’occurrence, ou de vous donner une réponse qui risquerait peut-être de ne pas concorder entièrement avec la sienne, faute de voir assez nettement sur quels points précis portent les objections soulevées par vous. La seconde raison est celle-ci : je dois dire que ces considérations, en elles-mêmes, ne me paraissent pas entièrement claires, peut-être en partie parce qu’elles se rapportent à un point de vue que je n’ai pas l’habitude d’envisager, mais sans doute aussi parce qu’il y a réellement dans le Christianisme, et surtout en ce qui concerne son caractère original, quelque chose qui est très obscure et difficile à préciser, et qui semble même bien avoir été obscurci intentionnellement ; vous avez d’ailleurs dû remarquer que, quand il m’est arrivé d’avoir à toucher quelque peu à ces questions, je ne l’ai jamais fait qu’avec la plus grande réserve. S’il ne paraît pas douteux que le Christianisme original avait surtout les caractères d’un ésotérisme, il n’en est pas moins certain qu’il les a perdus très tôt, quelles qu’en aient été les raisons, et qu’il est arrivé à les perdre si complètement que le Catholicisme notamment, dans son état actuel, est l’exotérisme le plus rigide et le plus exclusive qu’on puisse concevoir, à tel point que ses représentants nient expressément l’existence même de tout ésotérisme, ce dont il n’y a peut-être d’exemple dans aucune autre tradition (les Juifs mêmes ne nient pas la Kabbale, même quand ils reconnaissent n’y rien comprendre ou ne pas vouloir s’en occuper). Bien entendu, cela n’empêche pas le sens profond et ésotérique d’exister, mais il est entièrement en dehors du domaine dans lequel la religion chrétienne comme telle entend se renfermer volontairement ou involontairement, et sa forme occidentale plus exclusivement encore que ses formes orientales, qui laissent toujours au moins une possibilité de dépasser le point de vue exotérique, ce que le Catholicisme actuel ne veut au contraire admettre en aucune façon.
Quant à la distinction entre l’exotérisme et l’ésotérisme, ce que vous dites dans votre dernière lettre me paraît juste en un certain sens, mais on peut aussi marquer plus nettement leur différence à la fois par leur domaine et par leur but : le domaine de l’exotérisme est toujours celui de l’individualité humaine (avec ses prolongements indéfinis), tandis que, pour l’ésotérisme, il s’agit au contraire essentiellement de dépasser celle-ci, alors même qu’il la prend comme un point de départ et un support nécessaire ; le but de l’exotérisme est le « salut » (état encore individuel), tandis que le but ultime de l’ésotérisme est la « Délivrance » ou l’« Identité Suprême », c’est-à-dire l’état absolument inconditionné.
La question des rapports du Judaïsme et du Christianisme est certainement beaucoup plus complexe que vous l’envisagez, car cela n’expliquerait pas l’existence persistante de la tradition judaïque jusqu’à nos jours, qui pourtant doit bien avoir aussi sa raison d’être ; mais c’est à un sujet qui nous entraînerait sans doute bien loin…
Je regrette de ne pas pouvoir vous donner plus complètement satisfaction pour cette fois, et je vous prie, cher Monsieur, de croire à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 24 июля 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)