Le Caire, 25 juillet 1950
Cher Monsieur,
Vos 3 lettres des 7, 14 et 19 juin me sont parvenues il y a quelques temps à peu d’intervalle, mais non pas dans l’ordre de leurs dates, car c’est même la première que j’ai reçue en dernier lieu. Il faut dire qu’y a eu tous ces temps-ci dans les courriers un désordre extraordinaire et tout à fait inexplicable : des lettres envoyées par avion sont restées jusqu’à 2 et 3 mois en route, et j’ai fini par en recevoir en une seule fois une cinquantaine qu’on aurait pu croire perdues ; je ne suis pas encore arrivé à remettre à jour toute cette correspondance arriérée…
Pour l’objection faire par votre ami à propos de « vulgarisation » ou de « divulgation », je vois que vous et moi sommes bien d’accord ; il me semble que, quand il parle d’une si grande quantité de gens qui aujourd’hui s’intéressent à l’ésotérisme, il fait une confusion, car, en réalité, la plupart de ces gens ne sont attirés que par des caricatures ou des contrefaçons de l’ésotérisme, qui sont tout à fait dans leurs goûts et à leur portée, tandis que, si on leur présente le véritable ésotérisme, ils sont bien incapables d’y comprendre quoi que ce soit. La multiplication des pseudo-ésotérismes à notre époque est d’ailleurs aussi une des raisons pour lesquelles il convient de présenter certaines notions traditionnelles authentiques, pour éviter à ceux qui méritent mieux, si peu nombreux qu’ils soient, de se laisser tromper et égarer par toutes ces choses ; et, si ces notions sont exposées telles qu’elles sont et sans déformation ni simplification abusive, comme il n’est pas dans leur nature d’être « à la portée de tout le monde », on ne peut pas parler en cela de « vulgarisation ». Ce n’est pas parce qu’une chose est mise sous les yeux de tous qu’elle en est mieux comprise ; les anciens hermétistes usaient même parfois volontairement, dans leurs écrits, d’un procédé qui consistait à mettre précisément en évidence ce qu’ils se proposaient de dissimuler plus particulièrement… D’un autre côté, si au moyen âge il n’y avait pas besoin de donner certaines indications par écrit, c’est que ceux qui cherchaient et qui étaient réellement qualifiés pouvaient trouver, en Occident même, des organisations initiatiques répondant à leurs aspirations, mais il n’en est plus de même aujourd’hui. Quant au Christianisme actuel, il serait assurément à souhaiter que votre ami ne se trompe pas, mais je crois qu’il se fait bien des illusions ; du reste, je ne vois pas plus que vous ce que pourrait signifier une « reconstruction » de l’ésotérisme s’il y avait une initiation chrétienne encore vivante, celle-ci devant, par définition même, avoir conservé cet ésotérisme intact.
Pour ce qui est de votre propre question, il doit être bien entendu que la constitution du Christianisme en exotérisme n’a pas eu pour effet de faire disparaître l’ésotérisme, qui s’est au contraire maintenu encore pendant bien des siècles avec des organisations correspondantes, bien que l’Église extérieure n’ait pu que l’ignorer « officiellement », puisque ce sont là des choses qui ne relèvent pas de son domaine, celui-ci étant exclusivement celui de l’exotérisme. Quant aux « lueurs » d’intuition dont vous parlez, en dehors de toute transmission régulière, je suis bien loin de les contester, mais je ne pense pas qu’elles puissent jamais cesser d’être fragmentaires et dispersées, ni par conséquent remplacer l’initiation ; tant qu’on reste dans le seul exotérisme, il ne peut pas y avoir plus que cela ; en outre, ce sont toujours des cas d’exception, dont on ne peut pas faire une règle, et parmi lesquels personne n’est en droit de penser qu’il pourra se trouver lui-même, car il n’y a là rien de volontaire.
Pour en revenir à votre ami, au sujet de ce que vous me citez de lui dans votre 2e lettre, il n’y a en somme pas grand’chose à ajouter, car il revient beaucoup sur les mêmes choses ; je ne peux que maintenir qu’il n’y a pas de « divulgation », et je me demande ce que peut bien être cette « avalanche de publications » dont il parle, car je n’en vois au contraire qu’un nombre infime qui aient réellement une valeur traditionnelle. Il est d’ailleurs évident que, par la marche même du cycle, les initiables doivent être toujours de moins en moins nombreux, et cela jusqu’à la fin même du Kali-Yuga, car c’est alors seulement que la « descente » sera achevée (il faut bien comprendre que la remontée, pour rejoindre l’origine, ne s’effectue que par un « retournement » soudain et non pas graduellement). Je ne m’explique pas ce qu’il peut trouver qui ne soit pas suffisamment clair dans tout cela ; s’il ne comprend pas mes explications, je n’y peux véritablement rien… – Ce que je viens de dire répond déjà en partie aux questions que vous avez ajoutées vous-même ; par ailleurs, il est possible que, comme vous le dites, la nécessité d’« anticiper » soit en un certain sens moindre vers la fin du cycle, mais il ne faut pas oublier qu’il y a aussi une autre nécessité, celle que quelques-uns au moins gardent jusqu’au bout le dépôt intégral de la tradition pour la transmettre au cycle futur. Ce que je ne comprends pas bien, c’est que vous pensiez que l’exotérisme soit préférable dans certains cas à l’ésotérisme, car ce n’est pas du même ordre, et vous paraissez envisager par là une voie ésotérique en dehors des organisations initiatiques, tandis qu’il ne peut s’agit alors que d’une simple étude théorique dont je ne vois pas le danger. Enfin, il est bien entendu que tout exotérisme a forcément un côté « social » (cela n’est pas propre au seul Christianisme), et on peut dire en effet que cela explique en partie ses limitations.
Je vous remercie de m’avoir communiqué aussi dans votre 3e lettre, les nouvelles précisions données par votre ami ; naturellement, cela ne change rien à ce que j’ai déjà dit, malgré la distinction qu’il cherche à faire entre différents types d’initiation ; les « qualifications » initiatiques sont d’ailleurs tout autre chose que les « qualités » profanes avec lesquelles il semble avoir tendance à les confondre. J’ajoute seulement que certaines similitudes extérieures entre le langage des mystiques et la terminologie initiatique ne doit pas faire illusion ; les mêmes mots, comme celui d’« union » par exemple, ne sont aucunement pris dans le même sens, et je crois d’ailleurs l’avoir signalé en diverses occasions.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 25 июля 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)