Le Caire, 9 mai 1950
Cher Monsieur,
J’ai reçu depuis une semaine déjà votre lettre du 17 avril, mais je n’ai pas pu arriver jusqu’ici à trouver quelques instants pour y répondre. – Au sujet des remarques faites par votre ami, je suis bien d’accord avec lui pour penser que l’initiation est plus nécessaire que jamais, mais à la condition d’ajouter : pour ceux qui sont réellement qualifiés pour la recevoir ; or c’est un fait que ceux-là sont de moins en moins nombreux, et c’est pourquoi il est naturel que les organisations initiatiques se ferment de plus en plus, surtout si l’on songe que celles qui sont demeurées trop facilement accessibles ont subi par là même une certain dégénérescence plus ou moins accentuée suivant les cas. D’un autre côté, s’il est possible maintenant d’exposer certaines choses plus facilement qu’en d’autres temps, c’est parce qu’autrefois elles auraient pu être mal comprises par beaucoup, tandis qu’aujourd’hui elles risquent seulement de n’est pas comprises du tout, ce qui est beaucoup moins grave et moins dangereux, puisque la plupart des gens n’y font aucune attention et qu’elles sont pour eux comme si elles n’existaient pas ; il est donc tout à fait erroné de parler en cela de « divulgation », ces choses étant au contraire exclusivement destinées à servir d’indications au très petit nombre de ceux qui sont encore capable d’en profiter ; il n’y a donc là rien de contradictoire en réalité. – Puisque le nom de J. Evola a été mentionné incidemment, vous savez sans doute que, malgré l’intérêt incontestable de ses travaux, j’ai toujours été obligé de faire de très sérieuses réserves sur certains points qui, chez lui, ne sont pas en accord avec l’orthodoxie traditionnelle.
Pour en venir à votre propre question, il n’est aucunement douteux qu’il y a eu un ésotérisme spécifiquement chrétien pendant tout le moyen âge (il se peut même qu’il en existe encore des vestiges, surtout dans les Églises orientales ; vous avez tout à fait raison de citer à cet égard Maître Eckhart, et il y en a d’autres qu’on a tort aussi de prendre aujourd’hui pour des « mystiques ». Cette coexistence de l’exotérisme et de l’ésotérisme dans une forme traditionnelle est parfaitement normale, et on en a un autre exemple dans le cas de l’Islam ; ce qui n’est pas normal, c’est la négation de l’ésotérisme de la part des représentants de l’exotérisme… Mais je vois qu’il y a lieu de dissiper une confusion : le but de l’ésotérisme est bien de conduire au delà de toutes les formes (but qui au contraire n’est pas et ne peut pas être celui de l’exotérisme) ; mais l’ésotérisme lui-même n’est pas au delà des formes, car, s’il l’était, on ne pourrait évidemment pas parler d’ésotérisme chrétien, d’ésotérisme islamique, etc. ; du reste, l’existence même de rites initiatiques en est aussi une preuve suffisante. Comme ceci modifie forcément les considérations de la fin de votre lettre, je n’y insiste pas davantage, car il sera préférable que vous repreniez la question en en tenant compte.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 9 мая 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)