Le Caire, 26 mars 1950
Cher Monsieur,
Il y a déjà assez longtemps que j’ai reçu votre lettre du 14 février, mais cette fois il ne m’a pas été possible d’y répondre plus tôt, ayant été continuellement pris ces temps-ci par diverses choses urgentes. – J’ai été heureux de savoir que votre santé s’était améliorée, et je veux croire que depuis ce temps vous êtes complètement rétabli.
Ce que j’ai dit dans mes articles au sujet de la permanence du caractère initiatique dans les rites répondait directement à une objection qui avait été présentée sous cette forme par un de mes correspondants. Il est bien entendu que ce n’est là qu’un côté de la question ; mais, d’autre part, je dois vous faire remarquer que je n’ai pas dit que le caractère original du Christianisme avait été « perdu », puisqu’il s’agit d’un changement qui, en raison des conditions du monde occidental, présentait un caractère nettement providentiel. Pour que des initiés transmettent ce qu’ils ont reçu, il faut évidemment qu’ils en aient l’intention (et cela même dans le cas où il s’agit de simples initiés virtuels n’ayant pas clairement conscience de la véritable nature de ce dont il s’agit) ; les initiés chrétiens ont très bien pu, à partir d’un certain moment, cesser d’avoir cette intention, et cela par leur propre initiative, puisqu’il y a eu là une action providentielle, mais, suivant le langage de la tradition chrétienne, sous l’inspiration du Saint-Esprit. Il n’est d’ailleurs pas prouvé que les rites eux-mêmes n’aient pas subi alors certaines modifications plus ou moins importantes ; c’est là une question très difficile à résoudre d’une façon précise, mais il y a tout au moins des indices que de telles modifications se sont produites en fait au cours des premiers siècles du Christianisme. – J’ajouterai à ce propos que la cessation voulue d’une transmission initiatique n’est pas une chose absolument exceptionnelle ; actuellement, certaines initiations sont précisément sur le point de s’éteindre par suite d’une décision de ne plus les transmettre à personne, pour des raisons qui sont en rapport avec les conditions de la période cyclique où nous sommes ; j’en connais notamment un cas ici même chez les Coptes.
Entre l’« extériorisation » du Christianisme, ou ce qu’on pourrait appeler sa « descente » dans le domaine exotérique, et l’apparition du mysticisme, il s’est écoulé un assez grand nombre de siècles, de sorte que la question que vous envisagez à ce sujet ne peut pas se poser réellement.
L’être qui a obtenue le « salut » n’a rien réalisé effectivement ; il a seulement acquis une virtualité qui lui permettra d’arriver à une certaine réalisation dans le cours de ses états posthumes ; cette réalisation, se situant dans les prolongements de l’état humain, doit naturellement aboutir à l’« état primordial », mais elle peut être différée jusqu’à la fin du cycle actuel.
La « divinification », pour reprendre l’expression que vous employez, implique nécessairement la sortie du Cosmos (c’est-à-dire du monde manifesté) ; elle ne peut donc pas consister dans une harmonisation avec le rythme cosmique, et celle-ci ne peut être dans tous les cas qu’une simple étape préparatoire. – Par ailleurs, ce que vous dites au sujet de la présence d’êtres ayant en quelque sorte pour fonction de « restaurer l’équilibre » est certainement juste, et j’ajouterai même que, s’il n’y en avait pas constamment, le monde finirait aussitôt. Suivant la tradition islamique, il y a un tel être qui, chaque année, prend sur lui-même les trois quarts des maux qui doivent survenir en ce monde…
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 26 марта 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)