Le Caire, 19 novembre 1950
Cher Monsieur,
J’ai reçu hier votre lettre du 1er novembre ; croyez bien que vous êtes tout excusé de ne m’avoir pas récrit plus tôt, car je vois que vous avez été fort occupé de bien des façons. Avant tout, je vous adresse toutes mes félicitations et mes meilleurs vœux à l’occasion de la naissance de votre fille ; bien entendu, je prends bonne note de votre changement de domicile.
Pour ce que vous me dites au sujet de votre ami, je connais naturellement l’école hermétique de Kremmerz, et je dois dire que toute ce que j’en ai vu ne m’a jamais inspiré beaucoup de confiance ; vous savez sans doute qu’elle s’est divisée en plusieurs groupements rivaux, qui tous paraissent s’agiter beaucoup depuis quelque temps. Par contre, je n’avais jamais entendu parler jusqu’ici du comte Alberti, qui, si je comprends bien, doit avoir fondé aussi une autre organisation du même genre, en concurrence ou même en opposition avec celle-là ; pourriez-vous me donner quelques explications plus précises sur ce dont il s’agit ? En tout cas, je n’ai pas besoin de vous dire que, au point de vue initiatique, il ne m’est guère possible de croire à la régularité de toute cela…
Quant à Scaligero, je n’aurais tout de même pas cru à tant d’incompréhension de sa part, et malheureusement, d’après ce que vous m’en dites, il est bien à craindre que ce ne soit irrémédiable ; mais vous devez bien penser que, si je lui ai répondu comme je l’ai fait, c’est beaucoup moins pour lui-même que pour ses lecteurs (Rocco se propose de faire paraître une traduction de mon article dans sa revue), et aussi pour tous ceux qui, sans être aussi obstinés que lui, pourraient commettre des erreurs d’interprétation plus ou moins similaires. C’est seulement en lisant son article suivant que je me suis rendu compte de son « steinerisme », par la façon dont il s’en prenait à Evola à ce propos ; son idée d’après laquelle les formes initiatiques auraient perdu toute valeur pour l’humanité « moderne » s’accordent d’ailleurs assez bien avec les théories de Steiner… En 1939, il m’avait envoyé son livre « La Razza di Roma », mais les « E.T. » ont suspendu leur publication avant que j’aie pu en faire un compte rendu ; quand j’ai voulu le reprendre après la guerre, je me suis aperçu qu’il avait déjà perdu toute signification, du fait des événements survenus entre temps, et qu’il était devenu véritablement impossible d’en parler ; un livre qui dépend tellement de l’« actualité » ne peut certainement pas avoir une bien grande valeur !
Nous sommes d’accord pour les 3 modes d’action dont vous parlez, à la condition de préciser que le 3e n’est possible, comme vous l’envisagez d’ailleurs sous forme interrogative, qu’après la réalisation spirituelle totale ; c’est alors le cas des « missionnés ». C’est ce que j’ai appelé la « réalisation descendante » ; mais, comme les articles où j’ai traité ce sujet datent de 1939, je ne sais pas si vous en avez eu connaissance.
La façon dont vous envisagez les événements de votre vie peut être vraie, car tout a forcément une raison d’être et peut tout au moins avoir une valeur de « signes » ; seulement, le danger est d’y attacher une importance exagérée (je connais des gens qui attribuent une portée « cosmique » à tout ce qui leur arrive), et, sans les négliger entièrement, le mieux est peut-être de ne pas trop s’y arrêter…
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 19 ноября 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)