Le Caire, 11 octobre 1948
T∴ C∴ F∴,
Je viens de recevoir votre lettre du 18 septembre ; cela peut être considéré actuellement comme un délai normal, car il y en a beaucoup qui sont plus d’un mois en route. Les lettres qui me sont adressées me parviennent toujours bien intactes ; quant à celles qui sont expédiées d’ici, ce que vous me signalez s’est déjà produit aussi pour quelques autres ; mais d’ailleurs, dès lors qu’il n’est question ni de politique ni d’affaires commerciales, il n’y a aucunement lieu de s’en inquiéter.
Puisque vous voyez souvent Gallo, vous serez bien aimable de le remercier pour moi de son bon souvenir et de lui transmettre aussi le mien, ainsi qu’à sa femme. Je ne savais pas du tout ce qu’ils pouvaient faire maintenant ; est-ce qu’ils habitent toujours rue Bonaparte ? Il a sûrement bien fait de se tenir toujours à l’écart des divers milieux occultistes ; d’un autre côté, je ne crois pas qu’il ait jamais repris d’activité maç∴ depuis le temps déjà bien lointain où il était à Bologne.
Genty m’avait dit aussi, dans sa dernière lettre, qu’il vous avait vu pendant les vacances. – Je ne peux pas retrouver actuellement les anciennes lettres dans lesquelles il me parlait des Frères d’Orient ; peut-être m’avait-il dit que cette histoire venait des Chaboseau, mais je ne m’en souviens plus. Par contre, je me rappelle très bien que, entre autres invraisemblances, on prétendait que le Martinisme ne comportait tout d’abord qu’un seul degré, et que les deux autres avaient été ajoutés seulement à la suite d’un voyage de Lagrèze en Égypte, alors que les trois degrés ont existés en réalité dès sa constitution par Papus ; je ne m’explique pas comment A. Chaboseau, qui savait sûrement à quoi s’en tenir là-dessus, a bien pu contribuer à répandre une pareille fable. Il y a d’ailleurs, de la fausseté de cette assertion, une preuve dont la vérification est à la portée de tout le monde : c’est la publication des cahiers des trois degrés dans le « Lucifer démasqué » de Jean Kostka ; cela est bien antérieur à la tournée théâtrale de Lagrèze, dont je ne connais pas la date exacte, mais qui n’a certainement eu lieu qu’après 1900.
Je ne savais pas que Madame Dupré vivait encore ; il serait intéressant de savoir si elle a quelques manuscrits d’Abdul-Hâdi, car jusqu’ici, malgré toutes nos recherches de divers côtés, il n’a pas été possible d’en retrouver quoi que ce soit. – Vous m’avez dit précédemment que Roland Dorgelès était le gendre de Dupré ; mais je suppose que celui dont vous parlez cette fois et qui aurait continué l’Ordre du Lys et de l’Aigle doit être un autre. – Je vois que je ne m’étais pas trompé pour la revue « Justice et Vérité » ; il n’y était pas fait expressément mention du Lys et de l’Aigle, mais il y avait sur le titre un dessin que j’avais reconnu. Il me semble que l’adresse de cette revue était au Pré-Saint-Gervais, à un nom qui m’était tout à fait inconnu, et qui est peut-être celui de ce gendre de Dupré. – Dans la bibliographie du « Tarot » de A. Chaboseau, je trouve la mention d’un « Tarot » sous le nom de Dupré qui est peut-être ce cahier dont vous parlez, et aussi celle d’un autre « Tarot » de Sémélas indiqué comme « hors commerce » et dont je me demande si ce ne serait pas plutôt de celui-là qu’il s’agit.
L’irrégularité du 33° degré d’Ambelain est évidente, et j’avais bien remarqué qu’il le reconnaissait d’ailleurs lui-même. D’un autre côté, comme il semble se poser comme plus ou moins mandaté par le Régime Écossais Rectifié, je serais assez intéressé de savoir quelle est exactement sa situation dans celui-ci ; auriez-vous quelques précisions là-dessus ?
Genty et Faugeron m’ont parlé autrefois des articles de Grasset d’Orcet, mais je n’ai jamais eu l’occasion de les lire ; il semble bien, d’après ce qu’ils m’ont dit, qu’il y ait là-dedans des choses très curieuses, mais qu’on ne peut peut-être pas accepter entièrement sans réserve, d’autant plus que, au point de vue historique, cela est évidemment bien difficile à vérifier. Quant au genre d’interprétation dont vous parlez, il n’est pas purement fantaisiste comme il pourrait en donner l’impression, mais ce n’est que plus grave, car cela se rattache très certainement à une de ces initiations déviées auxquelles j’ai fait allusion à différentes reprises. On trouve aussi des choses de même origine dans un certain nombre d’autres écrits plus ou moins récents, à commencer par les « Rômes » de Vaillant (le rôle des Bohémiens dans la transmission de ces choses est d’ailleurs à noter particulièrement), et notamment dans les ouvrages du soi-disant Fulcanelli. Je me souviens aussi entre autres (et j’y pense en ce moment parce que vous parlez de sculptures), d’un livre bizarre intitulé « L’Art sacerdotal antique », par un certain Antoine Monnier. Ambelain lui-même a hérité quelque chose de cela, quoique probablement d’une façon indirecte, et je l’ai d’ailleurs signalé au sujet de son livre sur les Cathédrales ; et même ce pauvre Paul le Cour, qui sûrement ignore tout à fait la nature de ce dont il s’agit, n’est pas entièrement exempt de cette influence, du fait de ses relations avec feu Dujols (de qui provient en réalité tout ce qui a été publié sous le nom de Fulcanelli). – À ce propos, j’ai à peine besoin de vous dire que les prétendus Frères d’Héliopolis sont tout aussi imaginaires que les Frères d’Orient (mais peut-être cette autre invention sert-elle à dissimuler quelque chose de plus réel) ; ce qui est vraiment curieux, c’est la facilité avec laquelle on se plaît à situer en Égypte toutes sortes de choses inexistantes !
Bien frat∴ à vous.
René Guénon
P. S. : Je pense que vous devez avoir vu le livre de Jules Boucher ; il n’est pas sans intérêt, mais il y a quelques fantaisies sur certains points, et surtout beaucoup trop de « magie »...
Каир, 11 октября 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)