Le Caire, 10 juillet 1948
T∴ C∴ F∴,
Je vous remercie de votre lettre reçue il y a déjà quelques jours ; il est vrai que j’ai une correspondance plutôt surchargée, comme vous le pensez, mais elle a bien aussi son importance, puisque, à la distance où je suis, c’est le seul moyen pour moi de m’occuper de bien des choses...
Je ne me doutais pas que vous connaissiez Gallo ; il y a bien des années que je n’avais entendu parler de lui ; qu’est-il donc devenu ?
J’ai naturellement eu connaissance en son temps de votre affiliation à la Grande Triade, que je prévoyais d’ailleurs d’après ce que m’avait dit précédemment notre ami Genty, qui m’a bien souvent parlé de vous. Je souhaite que vous en ayez toute satisfaction ; la Grande Triade n’en est naturellement encore qu’à ses débuts, mais elle promet de donner des résultats très intéressants.
J’ai rencontré Lagrèze il y a bien près de quarante ans (il était déjà acteur en ce temps là), mais je ne l’ai jamais revu depuis, et je n’en ai gardé qu’une impression tout à fait quelconque. Aussi ai-je été quelque peu surpris quand j’ai appris le rôle qu’il avait joué en diverses circonstances, et d’abord dans la constitution de la fameuse F.U.D.O.S.I. Il semble que, à ce moment-là, il était plus ou moins associé avec Victor Blanchard, mais qu’ils ont dû se brouiller par la suite ; mais il n’y a pas longtemps que j’ai su qu’il était lié avec les Chaboseau. Quant à l’invraisemblable histoire des « Frères d’Orient », c’est par Genty que j’en ai entendu parler en premier lieu, il doit y avoir une dizaine d’années ; j’ai toujours pensé que ce n’était qu’une mystification de Sémélas, qui me paraît avoir été très capable de monter cette affaire de toutes pièces. Il n’a d’ailleurs très certainement jamais existé de Commanderie du Temple en Égypte ; pour ce qui est des objets découverts dans une fouille, ils pouvaient très bien avoir été placés là tout exprès, et j’ai eu connaissance d’autres histoires du même genre arrivées ici... Je crois d’ailleurs comme vous que Dupré était de bonne foi là-dedans et qu’il n’a été que le dupe de Sémélas ; quant à Lagrèze, je ne sais pas du tout ce qu’il peut en être, mais son goût des titres et des diplômes pouvait très bien le disposer à croire aussi tout ce qu’on lui raconterait, dès lors qu’il pouvait en résulter pour lui quelques satisfactions de ce genre. – Au sujet de Dupré, d’après ce que me dit Maridort dans sa dernière lettre (plus récente que la vôtre de quelques jours), je crois comprendre que vous auriez eu finalement confirmation de sa mort ; la chose m’intéressait à un tout autre point de vue : nous pensions, Genty et moi, qu’il avait peut-être les manuscrits d’Abdul-Hâdi, et nous aurions voulu savoir ce qu’il étaient devenus...
Une chose qui m’étonne, c’est que Lagrèze ait eu les papiers de Téder, car j’aurais plutôt cru qu’ils étaient en la possession des gens de Lyon ; il y a là quelque chose que je ne m’explique pas bien. Cela confirmerait d’ailleurs les dires de Gloton, d’après qui les dits papiers auraient été entre les mains de Jules Boucher ; il est très possible en effet qu’Ambelain, s’il les a reçus de Lagrèze, les ait communiqués à celui-ci. – Je ne savais pas qu’Ambelain était encore revenu dans sa conférence sur l’histoire de la L∴ Humanidad ; il est compréhensible qu’il ait supprimé cela dans sa brochure, ne serait-ce qu’à cause de l’avant-propos dans lequel il me cite si longuement ! Ce qui est stupéfiant, c’est que cette brochure constitue un véritable démenti à son précédent livre sur le Martinisme, tant en ce qui concerne les « Frères d’Orient » que sur divers autres points. Je me demande où tout cela veut en venir exactement ; il y a des confusions qui ne me paraissent pas entièrement involontaires, notamment entre les grades des Élus Coëns et ceux du régime rectifié ; mais jusqu’à quel point Ambelain est-il réellement mandaté par ce dernier ? En tout cas, le Régime Rectifié n’a vraiment pas de chance, car il attire bien des gens plus ou moins suspects ; un peu avant la guerre, il avait été question de constituer un Grand Prieuré en Belgique, mais la chose n’a pas eu de suite, et je dois dire que j’y ai bien été un peu pour quelque chose, ayant su ce que valaient les éléments auxquels on se proposait de faire appel !
Un point sur lequel j’aurais été curieux d’avoir quelques précisions est celui-ci : d’après ce que Ambelain raconte dans son livre, Lagrèze, pendant la guerre, aurait prétendu se substituer de sa propre autorité au Sup∴ Cons∴ du Rite Écossais, sous prétexte que celui-ci était alors en sommeil, et il aurait conféré ainsi le trente-troisième degré à un certain F∴ Aurifer ; savez-vous qui est ce personnage, qui joua un des principaux rôles dans la prétendue reconstitution des Élus Coëns, et ne serait-ce pas Ambelain lui-même, bien que celui-ci reconnaisse d’ailleurs que cette transmission du trente-troisième degré dans ces conditions était irrégulière ? Je ne vois pas trop qui cela pourrait être d’autre, d’autant plus qu’il est dit que « Mikaël et Aurifer étaient tous deux possesseurs de l’épiscopat Cathare selon la filiation de J. Doinel ».
Pourriez-vous aussi me dire un peu ce qu’est Amadou, sur lequel je ne sais pas grand-chose ? Genty m’a parlé de sa brochure sur saint-Martin, que je n’ai d’ailleurs pas vue, et Clavelle m’a dit seulement que c’était un jeune homme assez peu intéressant ; il serait actuellement en Amérique.
Pour en revenir à Sémélas, il semble que l’« Ordre du Lys et de l’Aigle » a dû se continuer après sa mort, car j’ai vu, dans les dernières années avant la guerre, des nos d’une sorte de journal intitulé « Justice et Vérité » (si je me souviens bien, car je suis incapable de les retrouver actuellement), où il n’en était pas question directement, mais sur le titre duquel s’étalait, très reconnaissable, l’insigne de l’Ordre en question ; avez-vous connaissance de cela ?
Merci d’avance pour tout ce que vous pourrez me dire sur ces histoires plutôt embrouillées, et croyez, je vous prie, T∴ C∴ F∴, à mes bien fraternels sentiments.
René Guénon
Каир, 10 июля 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)