Le Caire, 2 décembre 1948
Cher Monsieur,
J’ai reçu il y a quelques jours votre lettre du 19 octobre, et j’ai été confus de voir que vous m’exprimiez tant de remerciements pour le compte rendu que j’ai fait de votre livre. Je ne dis jamais que ce que je pense réellement, et je suis trop souvent obligé de dire plus de mal que de bien des ouvrages dont j’ai à parler ; aussi ne suis-je que trop heureux quand il s’en trouve un qui fait exception, comme cela a été le cas pour le vôtre.
Je vous remercie bien vivement de votre intention de m’offrir une peinture de vous, et c’est avec grand plaisir que je l’accepterais si je voyais un moyen de me la faire parvenir. Un envoi postal serait trop risqué, et il est bien douteux qu’il puisse arriver sans s’abîmer en cours de route. Il faudrait pouvoir trouver quelqu’un qui viendrait ici et qui se chargerait de l’apporter ; une telle occasion peut se présenter (il y en a déjà eu), mais malheureusement je n’en vois pas pour le moment, de sorte qu’il faut se résigner à attendre, et, en tout cas, je ne prévois guère que ce puisse être avant l’été prochain.
Merci d’avance pour l’envoi d’un autre exemplaire de votre livre avec les corrections définitives. Pour ce qui est de votre idée de transformer mon compte rendu en « introduction» en vue d’une future réédition, c’est bien volontiers que je vous donnerais satisfaction, mais je n’ose jamais trop m’engager à rien. En tout cas, comme ce n’est pas pour tout de suite (mais je souhaite pourtant que vous réussissiez dans votre recherche d’un éditeur), il y a encore tout le temps d’y penser… Mais, d’un autre côté, vous avez déjà celle de Lanza del Vasto ; ne sera-ce pas trop de deux ?
L’intérêt, sûrement bien superficiel, des milieux littéraires pour tout ce qui touche plus ou moins à l’ésotérisme ne me paraît pas bien rassurant, et je pense tout à fait comme vous là dessus. Comment pourrait-on même jamais espérer que ces gens sachent même jamais faire la distinction entre l’ésotérisme véritable et ses multiples contrefaçons ? Et il est bien probable que ce sont plutôt celles-ci, occultisme et autre, qui les attirent en réalité…
L’abstention des membres de l’ONU, dont vous vous plaignez, ne m’étonne pas du tout, hélas. Car il y a des préoccupations qui sont difficilement compatibles entre elles. Quant à l’« occidentalisation » de certains orientaux, je la déplore encore plus que vous ne pouvez le faire, parce que, là où je suis, elle me touche plus directement.
Merci de m’offrir si aimablement de me recevoir si j’allais à Paris, mais qui sait si cela arrivera jamais ? Il y a près de vingt ans que je n’ai pas bougé d’ici, n’ayant jamais été très « voyageur », et maintenant, avec les déplacements qui deviennent toujours de plus en plus difficiles et compliqués à tous les points de vue, ce n’est vraiment pas très engageant.
[…]
René Guénon
Каир, 2 декабря 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)