Le Caire, 7 février 1949
Cher Monsieur,
Je viens seulement de recevoir votre lettre, et je vois qu’elle est datée du 12 décembre ; les fantaisies de la poste sont de plus en plus incompréhensibles…
Votre petit tableau est arrivé aussi juste en même temps, et, contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, en parfait état ; je ne sais vraiment comment vous remercier de votre amabilité. Vous avez assurément très bien choisi le sujet ; l’aspect est en effet quelque peu étrange à première vue, comme vous le dites, mais il y a quelque chose d’assez frappant dans les couleurs, qui rappellent celles des anciens vitraux ; y a-t-il dans la matière employée quelque chose qui peut expliquer ce rapprochement ? En tout cas cela n’a heureusement rien de commun avec les couleurs habituelles des peintres modernes, qui me font l’effet d’être « fausses », si l’on peut dire, un peu de la même façon que les notes de la musique occidentale actuelle…
Je pense que, entre temps, vous aurez reçu de votre côté ma réponse à votre précédente lettre, qui, autant que je m’en souvienne, doit dater d’à peu près deux mois. Puisque nous sommes entrés depuis lors dans une année nouvelle, je vous adresse tous mes meilleurs voeux, avec le regret que, par suite de la marche même de notre correspondance, ils ne puissent vous parvenir que bien tardivement. Je souhaite en particulier que, malgré les difficultés qui tiennent en somme aux conditions même de notre triste époque, vous réussissiez à trouver un éditeur pour votre livre mis au point ; je vois d’ailleurs que vous ne perdez pas votre temps en attendant, puisque vous trouvez toujours quelques modifications et additions à y faire, ce qui bien entendu, ne m’étonne nullement.
Pour ce qui est de la préface de Lanza del Vasto, il est certain que, quelqu’en soient les qualités, elle ne présente pas un rapport très direct avec le livre lui même ; je crois qu’au fond d’après tout ce qu’on m’a dit de lui, il est beaucoup plus préoccupé de réalisations sociales que de question de doctrine ; du reste, aurait-il pu prendre Gandhi pour son maître s’il en était autrement ?
Sûrement, l’intelligence et la compréhension des milieux littéraires ne vont pas loin, et on peut aussi en dire autant de celle des milieux universitaires ; aussi ne suis-je pas surpris de la sottise prodigieuse que vous avez relevée dans la préface de cette traduction du Corân dont j’ignorais jusqu’ici l’existence, de même que j’ignorais tout à fait le nom d’Octave Pesle ; on peut véritablement s’attendre à tout de la part de ces gens là. C’est risible en effet, mais c’est dangereux aussi, parce que le commun des lecteurs croit trop facilement à la compétence de ces imbéciles diplômés et accepte aveuglément toutes leurs idées fausses. On ne saura jamais tout le mal que les orientalistes ont fait à ce point de vue, et à quel point ils ont empêché toute véritable compréhension des doctrines traditionnelles chez bien des gens qui en auraient été capables s’ils n’avaient pas subi l’influence de leurs écrits ; ils ne font d’ailleurs en cela, quoiqu’inconsciemment le plus souvent, que remplir très exactement le rôle qui leur est assigné dans l’entreprise de la falsification de la mentalité actuelle…
En dehors de ces considérations, il faut dire aussi qu’une traduction du Corân, comme du reste de toutes les Écritures sacrées, est en réalité une chose tout à fait impossible ; je veux dire que la meilleure traduction concevable ne pourrait jamais rendre que le sens le plus extérieur, ce qui évidemment est tout à fait insuffisant, puisque ce qui lui échappe forcément est même, au fond, ce qu’il y a de plus essentiel.
Si vous avez l’intention de voyager dans l’avenir, il faut espérer que les déplacements seront alors plus faciles et moins compliqués qu’ils ne le sont actuellement, mais malheureusement cela ne me semble guère en prendre le chemin ; les multiples formalités administratives qu’on exige maintenant suffiraient à elles seules pour décourager les plus intrépides voyageurs.
[…]
René Guénon
Каир, 7 февраля 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)