Le Caire, 7 octobre 1948
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 31 août qui a du se croiser avec ma réponse à la précédente, car il me semble que ce doit être vers le milieu du mois dernier que je vous ai écrit.
Comme vous pouvez le penser, je ne suis nullement surpris de l’accueil fait à votre livre ; qu’il s’agisse du clergé, de l’université ou d’autres milieux, c’est partout la même chose en fait de mentalité étroite et bornée, sauf de bien rares exceptions. Encore faut-il vous estimer plutôt heureux s’il ne s’agit que d’isolement comme vous le dites, sans manifestation d’une hostilité plus « agissante ». En ce qui me concerne, dans les derniers temps que j’étais en France, cela devenait véritablement intenable de toutes les façons ; heureusement, depuis que je suis ici, tout ce monde ne peut plus qu’aboyer de loin, ce qui est évidemment beaucoup moins gênant.
Quant à la question que vous me posez, je dois vous avouer que je suis quelque peu embarrassé pour y répondre. Dans les pays islamiques, les gens qui s’intéressent aux choses de cet ordre ne connaissent généralement aucune langue européenne ; les autres sont trop « occidentalisés » ou « modernisés », ce qui est la même chose au fond. Dans l’Inde, il faut tout au moins qu’un livre soit écrit ou traduit en anglais pour pouvoir atteindre un public plus ou moins étendu, car ceux qui savent le français n’y sont qu’en nombre tout à fait infime. Il y a encore une difficulté d’un autre genre : c’est que la forme de votre ouvrage est trop différente des modes d’expression des traditions orientales, pour qu’il soit assimilable tel qu’il est.
Je dirais même qu’il ne serait pas traduisible, et qu’on ne pourrait en envisager qu’une sorte d’adaptation, ce qui nécessiterait évidemment un travail considérable. Si cependant la traduction anglaise dont vous m’aviez parlé s’éditait en Amérique, vous pourriez peut-être essayer de la faire pénétrer dans l’Inde ; mais je ne vois vraiment pas trop ce qu’il serait possible de faire d’autre, à moins de circonstances plus satisfaisantes, mais il faut bien voir les choses comme elles sont : dans le domaine purement métaphysique, on peut toujours trouver dans toutes les traditions des équivalences exactes ; mais il en est autrement quand il s’agit d’un point de vue cosmologique comme celui auquel se réfère l’hermétisme.
Quoiqu’il en soit, je souhaite que malgré tout vous ne vous laissiez pas décourager trop facilement par la lamentable médiocrité du monde occidental actuel ; il faut penser qu’on travaille pour quelques uns seulement, et ne pas se préoccuper des autres.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes bien cordiaux sentiments.
René Guénon
Каир, 7 октября 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)