Le Caire, 7 septembre 1948
Cher Monsieur,
Je suis bien en retard pour répondre à votre lettre du 24 juin, qui d’ailleurs a été très longtemps à me parvenir ; il y en a en ce moment qui restent ainsi deux et même trois mois en route, on ne sait pas pourquoi… Entre-temps, j’avais préparé un compte rendu de votre livre, qui paraîtra, je pense, dans le numéro des Études Traditionnelles de ce mois-ci ; j’espère que vous n’en serez pas trop mécontent.
La recherche des étymologies est sûrement intéressante, mais souvent dangereuse quand elle ne s’appuie pas sur des bases suffisantes ; les élucubrations de Pau Le Cour en sont un terrible exemple.
Je connais les ouvrages de P. Milaire de Barenton ; c’est d’une invraisemblable fantaisie ; en décomposant les mots comme il le fait, on pourrait arriver à prouver n’importe quoi ; c’est vraiment dommage de voir tant d’efforts dépensés en pure perte.
Je pense que l’orthographe de « Krist » en breton est due tout simplement à une raison phonétique, liée aux règles conventionnelles qu’on a dû adopter pour écrire cette langue en caractères latins.
Je ne suis pas autrement surpris de ce que vous me dites au sujet de la façon dont vous avez pu retrouver certaine matière picturale ; en effet, j’ai connu autrefois quelqu’un qui avait retrouvé aussi, par des indications reçues en songe, certains procédés perdus des enlumineurs du moyen-âge. Seulement, il est bien entendu que toutes ces choses relèvent d’un ordre psychique et non pas spirituel, et qu’elles sont par conséquent tout à fait en dehors (ou à côté si vous voulez) du travail initiatique entendu dans son véritable sens.
J’ai à peine besoin de vous dire combien je vous approuve de ne pas vous laisser influencer par tout ce que peuvent dire les gens, dans un sens ou dans l’autre ; les érudits en particulier quand ils ne sont rien de plus que cela, ont vraiment bien peu d’importance au fond. Je souhaite que le projet de traduction et d’édition de votre livre en Amérique puisse aboutir ; malheureusement, dans les circonstances actuelles, les difficultés de publication y sont à peu près aussi grandes que partout ailleurs ; et qui sait quand tout cela pourra revenir à des conditions plus normales ?
Croyez […]
René Guénon
Каир, 7 сентября 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)