Le Caire, 24 mai 1948
Cher Monsieur,
J’aurais dû vous remercier plus tôt des nouvelles explications que vous avez bien voulu me donner encore au sujet de votre livre dans votre lettre du 7 avril ; je m’excuse de n’avoir pu le faire, ayant été quelque peu fatigué tout ces temps-ci.
La pluralité des sens me paraît être une chose toute naturelle, car elle est inhérente à tout symbolisme, et, dès lors qu’on fait appel à celui-ci, il n’y a pas besoin de la vouloir expressément pour qu’elle existe. Maintenant si je comprends bien, c’est le sens alchimique que vous considérez en quelque sorte comme fondamental par rapport aux autres ; il semblerait d’après cela, que votre point de vue se rapporte surtout à l’ordre « cosmologique », bien que naturellement ce sens soit aussi susceptible d’une transposition dans un ordre supérieur ; mais je veux parler de ce à quoi il se rapporte directement. Si vous avez lu ce que j’ai écrit au sujet de l’hermétisme dans les « Aperçus sur l’initiation », vous pourrez facilement comprendre ce que je veux dire.
Je ne peux que vous approuver entièrement d’avoir modifié quelques passages qui avaient une allure un peu trop énigmatique. Il ne faut pas oublier que certaines indications numériques, qui sont une chose tout à fait normale quand on se sert de certaines langues comme l’arabe et l’hébreu (et même jusqu’à un certain point le grec, bien qu’elles soient beaucoup moins liées à sa constitution même), ne le sont plus du tout dans les langues occidentales. Dans l’alphabet latin, l’ordre même des lettres ne peut pas donner grand chose, parce qu’il ne correspond pas à une valeur numérique ; c’est d’ailleurs pourquoi il est tout à fait impossible, quoiqu’en prétendent certains, de calculer réellement le nombre d’un nom européen. D’autre part il faut se méfier de certains rapprochements linguistiques qui ne sont dus qu’à des apparences trompeuses ; ainsi, Christos n’a rien de commun avec la racine Kri
, chi et kappa étant en grec deux lettres tout à fait différentes ; en fait Christos n’est que la traduction littérale de l’hébreu Messiah
. Quant à Christobal
, je ne connais ce nom que comme une déformation de Christophoros en espagnol ; je ne m’explique donc pas du tout le sens que vous pensez y trouver.
Ce que vous dites à propos des Évangiles n’est malheureusement que trop vrai ; la plupart des chrétiens actuels semblent avoir le parti pris de n’y voir rien d’autre que des platitudes morales et sociales.
La traduction du Tao-Te-King par P. Salet est probablement la plus défectueuse de toutes ; cet homme qui est un astronome de profession a traduit ainsi toute sorte de textes sans rien connaître des langues dans lesquelles ils sont écrits, et en faisant tout simplement une sorte de moyenne, ce n’est pas un procédé bien sérieux… Il est certain qu’aucune traduction ne peut être entièrement satisfaisante, mais il en est de même pour tous les livres Traditionnels sans exception.
Croyez […]
René Guénon
Каир, 24 мая 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)