Le Caire, 24 mars 1948
Cher Monsieur,
Je viens seulement de recevoir votre lettre du 17 février, et je vous remercie des explications que vous avez bien voulu me donner au sujet de votre livre. J’ai à peine besoin de vous dire que je ne suis nullement étonné qu’aucunes des personnes que vous me citez n’ai songé à vous pour certaines questions, car la plupart ne sont que des écrivains tout à fait « profanes », et, pour ma part, je n’ai jamais eu la moindre confiance dans les possibilités de compréhension qu’on peut rencontrer chez les littérateurs.
Puisque vous parlez de Paul Le Cour, je vous dirai que je ne me serais jamais occupé de lui si lui-même n’avait éprouvé le besoin de me poursuivre constamment de ses sottises, et si je ne m’étais rendu compte que son déséquilibre évident le prédisposait, dans certaines circonstances, à servir d’instrument à des influences plus dangereuses.
Quant à J. Marcireau, dont toutes les entreprises n’ont qu’un but uniquement commercial, je suis fort ennuyé de servir bien malgré moi à la publicité de ce peu intéressant personnage ; mais malheureusement, je n’ai pu trouver jusqu’ici aucun moyen efficace pour l’obliger à y mettre un terme…
Pour en revenir à votre livre, j’avais bien remarqué tout de suite que les titres des colonnes de gauche étaient une série d’anagrammes tous composés des mêmes lettres, mais je pensais que cela avait été expressément voulu, et je dois dire franchement que je voyais là une de ces singularités qui se rencontrent presque toujours dans les ouvrages se rapportant à l’ésotérisme occidental, et qui font même une impression un peu gênante à ceux qui, comme c’est mon cas, sont plus habitués aux formes orientales. J’avais d’ailleurs aperçu aussi, çà et là, quelques autres choses du même genre, comme par exemple, le verset 46 ter de la colonne de droite de la page 29…
Pourrais-je vous demander pourquoi vous écrivez Krist
, ce qui n’est pas en accord avec la forme grecque originelle ( Christos et non Kristos
) ?
Par contre il y a certains versets qui m’ont rappelé quelques aphorismes taoïstes ; serait-il indiscret de vous demander si vous avez eu l’occasion d’étudier le Tao-Te-King ?
Au fond, je ne suis pas tellement surpris que vous-même puissiez découvrir toujours quelque chose de nouveau dans ce que vous avez écrit, car, à part le sens général qui forcément doit être nettement conscient, il peut s’introduire dans la formulation bien des choses secondaires qui passent tout d’abord inaperçues.
Mais ce qui me paraît le plus important, ce serait de savoir si la pluralité des sens dont vous parlez a été tout à fait intentionnelle, ou bien si, de cela aussi, vous ne vous êtes entièrement rendu compte qu’après coup… D’autre part, quand vous dites que le sens ultime est le sens « alchimique », comment l’entendez-vous exactement, et est-ce que vous considérez ce sens comme supérieur aux autres, ou seulement comme constituant en quelque sorte le lien entre eux ?
Je m’excuse de tant de questions, et je regrette seulement de ne pouvoir examiner tout aussi longuement et avec autant d’attention qu’il le faudrait, non pas à cause de préoccupations d’ordre extérieur, mais tout simplement parce que le temps ne suffit jamais pour tout le travail que j’aurais à faire…
Je pense que, parmi les personnages qui sont considérés en occident comme « grands saints », il y en a en réalité bien des catégories différentes, et je ne crois pas que ceux qui sont devenus « sociaux », comme vous le dites, puissent représenter quelque chose de bien élevé au point de vue spiritualité, qui n’a absolument rien à voir avec de la « philanthropie » ?
Croyez […]
René Guénon
Каир, 24 марта 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)