Le Caire, 4 octobre 1950
Cher Monsieur,
Je m’excuse d’être si en retard pour répondre à votre lettre du 1er août ; la vérité est hélas que je n’arrive plus du tout à tenir ma correspondance à peu près à jour…
Je suppose que l’article dont vous parlez est celui qui a paru dans le Journal du Dimanche, et qu’on m’a envoyé d’autre part, de telle sorte qu’il m’est parvenu presque en même temps que votre lettre. Je dois vous dire que j’en ai été fort étonné.
D’abord parce que cette sorte d’annonce de votre livre ne s’accorde guère avec votre intention de le faire paraître anonymement, et enfin, et même surtout, à cause de ce qui est dit de moi à la fin et qui contient presque autant d’erreurs que de mots ? Je veux croire que ces erreurs sont dues à la fantaisie habituelle des journalistes ; si je n’ai pas envoyé une rectification ou une mise au point, c’est que j’ai pensé que le journal en question ne le méritait pas, et que d’ailleurs mon nom même devait être tout à fait inconnu de la généralité de ses lecteurs, pour ne rien dire de mes ouvrages qui ne sont certainement pas à leur portée. Je dois ajouter que, même si on avait dit de moi des choses exactes, je n’en aurais pas été moins contrarié pour cela, car j’ai toujours estimé que rien de ce qui se rapporte à moi personnellement ne regarde le public, et je me suis toujours refusé absolument à fournir à qui que ce soit même les indications biographiques les plus inoffensives. Dans ces conditions, je pense que vous comprendrez que cette sorte d’indiscrétion n’est guère de nature à m’engager à vous donner satisfaction pour ce que vous m’aviez demandé…
Il y a aussi, dans votre lettre même, quelque chose qui, pour le dire franchement, me paraît plutôt inquiétant ; c’est quand vous parlez de votre livre comme « écrit sous l’inspiration de Dieu ». Il y a assurément bien des sortes d’inspirations, et même celle qui vient directement des mondes supérieurs n’est pas forcément divine pour cela, car il y a là encore une multitude de degrés intermédiaires ; en fait, il n’y a que les livres sacrés des différentes traditions qui soient véritablement inspirés de Dieu, et il ne doit plus y avoir aucun Prophète jusqu’à la fin du cycle actuel, qui du reste n’est peut-être plus bien éloignée… D’un autre côté, si vous considérez votre livre comme inspiré, comment se fait-il que vous ayez osé y apporter après coup des additions et des modifications comme vous l’avez fait ? Il y a là aussi quelque chose que j’avoue ne pas comprendre.
Vous dites qu’une introduction n’est pas forcément un éloge de l’ouvrage présenté ; c’est peut-être vrai dans une certaine mesure, mais alors je ne vois pas très bien quel avantage elle peut offrir pour l’ouvrage lui-même. Quant aux autres considérations, comme celle de savoir « qui peut faire honneur à ma signature », je vous assure qu’elles me sont tout à fait étrangères, car je n’ai rien d’un écrivain professionnel… et profane ; je n’ai jamais eu d’autre prétention que celle d’exposer fidèlement ce que je connais des doctrines traditionnelles, sans y mettre de moi autre chose que la seule forme d’expression, et j’aurais bien voulu vivre à une époque où il était encore possible et presque normal de faire paraître des livres sans signatures. Mais c’est précisément cette situation, exceptionnelle aujourd’hui qui m’oblige à une prudence toute particulière dans tout ce que je fais, parce que ce n’est pas moi que cela engage en réalité, ce qui au fond n’aurait qu’assez peu d’importance.
L’attitude hostile de J. Mallinger à mon égard s’est manifestée bien avant que j’ai eu l’occasion de parler de ses livres ; il n’y a d’ailleurs pas lieu de s’en étonner autrement, car la vérité est que la haine de tous les milieux occultistes contre moi remonte à un peu plus de 40 ans. Je vous remercie de l’explication concernant le barrage de Génissiat ; je n’en avais jamais entendu parler ; vous voyez à quel point je suis peu au courant de ce qui se passe en Europe…
[…]
René Guénon
Каир, 4 октября 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)