Le Caire, 20 juillet 1950
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 1er juillet, et je suis confus en constatant que j’en ai là trois autres de vous auxquelles je n’ai pas encore répondu ; il faut m’excuser, car ce n’est vraiment pas de ma faute, il y a eu tous ces temps-ci un tel désordre dans les courriers que je n’arrive plus à m’y reconnaître ; une grande quantité de lettres qui semblaient s’être perdues ont fini par me parvenir toutes d’un seul coup et avec des retards invraisemblables (il y en a qui, expédiées par avion, dataient de deux et trois mois) ; ça n’avait encore jamais été à ce point, et maintenant je ne sais plus trop comment mettre toute cette correspondance à jour. Vos lettre des 7 et 17 mai me sont ainsi parvenues ensemble au milieu d’une cinquantaine d’autres ; puis j’ai reçu celle du 16 juin la semaine dernière, et enfin hier celle du 1er juillet comme je viens de vous le dire.
Je dois dire franchement que dans le nouveau titre que vous envisagez pour votre livre, l’emploi du mot « crasse » ne me paraît pas heureux, parce que ceux qui le verront ne pourront pas comprendre dans quel sens vous l’entendez, de sorte qu’il leur fera tout simplement l’impression d’une trivialité. Quant à l’anonymat, c’est peut-être une bonne idée ; en tous cas, pour ma part, j’ai toujours eu quelque regret de n’avoir pas su faire ainsi, car cela m’aurait sûrement évité bien des désagréments.
Contrairement à ce que vous craignez, personne ne m’a écrit quoi que ce soit contre vous ; vous pouvez vous rassurer entièrement là-dessus. Si cependant il est vrai que j’éprouve quelque gêne comme vous le pensez, c’est pour de toutes autres raisons, qui n’ont rien à voir avec vous ni avec votre livre, et dont la première est la difficulté de plus en plus grande que j’ai à venir à bout de tout ce que j’ai à faire, et qui finit par être assez [mot manquant] ; songez que je ne trouve même plus le temps de lire le moindre livre, et il s’en accumule constamment devant moi, dont beaucoup me sont envoyés par des auteurs qui espèrent des compte rendus… Il y a aussi une autre raison d’ordre général ; c’est qu’une introduction signée de moi constituerait en quelque sorte un « précédent » me rendant beaucoup plus difficile de décliner les demandes semblables qui me seront faites à l’avenir. J’avoue que je n’avais pas pensé à cela tout d’abord ; si cette idée m’est venue dernièrement, c’est parce qu’on m’a effectivement demandé une préface pour un ouvrage qui est d’ailleurs intéressant dans son ensemble, mais qui contient des choses contestables et dont je ne voudrais pas paraître assumer la responsabilité.
Alors, je ne sais plus trop comment faire, et j’en suis à me demander s’il n’aurait pas mieux valu que je m’abstienne « par principe » de toute chose de ce genre, ce qui serait peut-être le seul moyen de ne froisser personne ; voilà très franchement ce qu’il en est, et je vous prierai de me donner vous-même votre avis sur cette situation en vous mettant à ma place, et comme si vous étiez entièrement désintéressé…
C’est dommage que vous vous trouviez obligé de changer de peinture et de vous mettre ainsi à peindre des choses plus ou moins indifférentes, mais j’en comprends trop bien la nécessité ; je souhaite seulement que cette occupation ne vous cause pas trop d’ennui… Cela me fait penser que vous ne reparlez plus de ce médicament que vous aviez en vue et dont vous espériez pouvoir tirer des ressources appréciables ; y avez-vous donc renoncé ?
Les événements annoncés se font un peu attendre en effet, mais je ne m’en étonne pas trop, car je pense comme vous que les dates exactes sont à peu près impossibles à déterminer en pareil cas ; mais qu’est-ce donc que ces autres événements concernant le barrage de Génissiat auxquels vous faites allusion ? Je ne sais pas du tout de quoi il s’agit (il faut dire que je ne lis pas les journaux), ni même où peut bien se trouver une localité de ce nom.
Je m’aperçois que je ne vous ai même pas encore accusé réception des derniers chapitres de votre livre, puisque c’est à vos lettres des 16 et 17 juin qu’ils étaient joints ; je m’en excuse encore.
Je serai très curieux de vois l’ouvrage de votre ami A. de Saint-Phalle (ce nom me rappelle quelque chose, mais c’est extrêmement vague), si vous voulez bien me l’envoyer quand il paraîtra, et je vous en remercie bien vivement à l’avance. À vrai dire l’identification de la momie de Joseph me laisse plutôt sceptique « à priori » ; on se fait souvent tant d’imaginations pour tout ce qui touche à l’Égypte ancienne, sur laquelle, au fond, on ne sait réellement pas grand chose au point de vue traditionnel.
Je vous plains d’avoir, vous aussi, une correspondance si chargée ; malheureusement, il est bien à craindre que tout ce qu’on peut répondre à tant d’inconnus ne serve pas à grand chose, car trop souvent les questions qu’ils posent n’indiquent pas une très grande compréhension. Nous avons ici en ce moment une très forte chaleur qui est un peu fatigante ; c’est sans doute pour compenser le froid peu ordinaire de l’hiver dernier ; mais, malgré tout, j’aime encore mieux cela que le froid.
[…]
René Guénon
Каир, 20 июля 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)