Le Caire, 10 octobre 1950
Cher Monsieur,
Votre lettre du 21 septembre m’est arrivée bien peu de temps après avoir enfin répondu à la précédente. Au sujet de ce que vous a dit Mr. Chauvet, il est tout à fait exact qu’il y a toujours eu et qu’il y a encore contre moi de nombreuses attaques de toutes sortes ; mais, comme il y a un peu plus de quarante ans que cela dure, vous devriez bien penser que j’y suis habitué depuis fort longtemps, plus encore que vous ne pouvez l’être vous même, et que d’ailleurs tout cela ne peut guère m’atteindre personnellement. Si malheureusement je ne peux pas m’en désintéresser purement et simplement, c’est parce qu’en réalité ce n’est pas moi qui suis visé, ce qui importerait assez peu, mais ce que je me trouve représenter tant bien que mal ; c’est uniquement pour cela que je suis obligé de répondre comme je le fait, et cette sorte de défense fait, comme bien d’autres choses encore, partie intégrante de mon travail, qui n’a assurément rien de commun avec un travail d’« homme de lettres »… Il est vrai que certains des personnages dont vous parlez peuvent paraître assez insignifiants par eux-mêmes, mais on ne saurait en dire autant de ce qui les mine, le plus souvent à leur insu ; puisque vous parlez d’entreprises sataniques, je puis vous assurer que, en ce genre, j’ai vu des choses peu ordinaires. Je m’étonne toujours de voir combien peu de gens comprennent les véritables raisons que j’ai d’agir de telle ou telle façon, en m’attribuant facilement celles qui ont cours dans le monde profane et qui sont aussi loin que possible de moi à tous les points de vue. Voilà tout ce que je pense à cet égard ; la sérénité n’a évidemment rien à voir là-dedans…
La préface à laquelle Mr. Chauvet a fait allusion n’a jamais paru en réalité, car je l’ai retirée à temps, dès que j’en ai obtenu le résultat que j’en attendais ; cela n’empêche pas que certains en parlent toujours chaque fois qu’ils peuvent en trouver l’occasion, comme s’ils pouvaient savoir pourquoi je l’avais écrite.
Au sujet des songes, je dois vous dire que je n’ai pas l’habitude d’y prêter la moindre attention ; je sais trop bien quel mélange d’éléments psychiques plus ou moins hétéroclites y interviennent d’ordinaire, et comme je n’ai ni le goût ni le temps de débrouiller ce chaos, je préfère le laisser pour ce qu’il vaut et ne pas m’en occuper. C’est un peu comme, dans un autre ordre d’idées, les énigmes cryptographiques ; cela peut n’être pas entièrement dépourvu d’intérêt, mais quand on n’a pas autre chose à faire…
Croyez bien, je vous prie, Cher Monsieur, à mes bien cordiaux sentiments.
René Guénon
Каир, 10 октября 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)