Le Caire, 24 avril 1950
Cher Monsieur,
J’ai reçu ces jours derniers votre lettre du 28 mars, et je suis heureux de savoir l’intérêt qu’a suscité votre exposition de peinture, ce qui d’ailleurs ne me surprend pas, étant donné ce que vous me dites de la technique ancienne retrouvée par vous. Quant à l’histoire de ce jeune peintre vous reprochant de ne pas vouloir divulguer vos découvertes, c’est bien conforme en effet à la mentalité actuelle ; on reconnaît là cette caractéristique de notre époque que j’ai appelé « la haine du secret », et qui se manifeste en toutes circonstances.
Pour ce qui est de la science moderne, comme elle est purement extérieure et superficielle, il est évident que le secret y serait sans objet, à moins qu’il ne s’agisse tout simplement de se réserver le monopole d’une invention quelconque, ce qui ne relève d’ailleurs en réalité que de l’ordre des applications industrielles.
Je vous plains d’être assiégé, vous aussi, par toutes sortes de correspondants, car il est bien probable que la majorité d’entre eux ne sont pas très intéressants. J’ai toujours eu le tort (si c’en est un) de répondre à toutes les lettres par crainte de décourager quelque bonne volonté, mais certains en abusent et m’accablent d’interminables questionnaires ; je ne fais d’exception que pour les fous et les gens d’intentions suspectes.
Je pensais que la traduction de votre livre devait être éditée en Amérique ; mais si vous avez reçu une demande d’un éditeur anglais, peut-être y aurait-il avantage à ce qu’il paraisse à la fois dans les deux pays, car je constate que cela se fait assez souvent maintenant ; il semble d’ailleurs que ce soit là une chose nouvelle, et je suppose que les difficultés dues au change doivent bien y être pour quelque chose. Quant à l’incompréhension que vous rencontrez chez les éditeurs français, je n’ai pas besoin de vous dire qu’elle ne m’étonne guère ; la plupart de ces gens-là ne connaissent absolument rien en dehors du point de vue commercial ; espérons pourtant que l’intervention de vos amis belges pourra vous faciliter une solution de ce côté aussi, car il va de soi que ce que les dits éditeurs craignent par dessus tout, c’est d’engager des frais sans être assurés de la réussite.
Je vous remercie pour le compte rendu de votre dernière expérience ; c’est très intéressant et plus précis que le précédent, peut-être parce que les événements annoncés s’approchent. Il est à souhaiter qu’on en voie bientôt la réalisation ; il est certainement très rare, comme vous le dites, que de telles prédictions d’ordre général se vérifient effectivement… Les notaires et autre officiers ministériels sont chose complètement inconnue ici, ou, fort heureusement du reste, nous ne sommes pas encore affligés d’une législation entièrement européanisée comme c’est le cas en Turquie.
Je devrai donc me contenter, en attendant les événements, de garder votre compte rendu dans mon bureau, et d’ailleurs il n’en sera pas moins probant pour moi, sa date étant évidemment tout à fait suffisante.
Vous avez bien raison de ne pas perdre votre temps à aller écouter Krishnamurti, car il n’y a rien à tirer des vagues de banalités qu’il débite ; son origine hindoue contribue à lui donner du prestige auprès de bien des gens, mais il est tout à fait ignorant des doctrines traditionnelles, ayant reçu une éducation exclusivement anglo-saxonne et ayant toujours vécu, sauf dans son enfance, en Europe ou en Amérique. Pour moi, je ne peux le considérer que comme un produit de l’occident actuel.
Bien entendu, la séparation du spirituel et du corporel est une conception toute moderne ; sa première formulation explicite est en somme le dualisme cartésien.
Sûrement que la question du soufre est très complexe, car il y a là plusieurs aspects différends ; il serait intéressant de les situer exactement les uns par rapport aux autres, mais évidemment ce n’est pas facile…
[…]
René Guénon
Каир, 24 апреля 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)