Le Caire, 20 mars 1950
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 20 mars ; je regrette les retards et les difficultés qui, me dites-vous, surviennent encore pour votre livre, mais, d’un autre côté, je dois avouer que cela me rassure en ce qui me concerne, car je craignais bien de vous faire attendre l’introduction plus qu’il ne l’aurait fallu et d’être ainsi moi-même la cause d’un retard. Ne vous inquiétez pas pour les fautes de copie qui peuvent se trouver dans le dernier chapitre ; je pense que j’arriverai tout de même bien à m’y reconnaître ; l’important serait seulement que je puisse trouver un peu de temps et de tranquillité pour examiner le tout avec le soin que je voudrais y apporter.
Il faut m’excuser, car mon travail ne fait qu’aller toujours en augmentant (la correspondance en particulier), et je ne sais plus trop comment en sortir.
Je vois que vous n’aimez guère plus le froid que moi ; nous en sommes enfin débarrassés maintenant, mais le temps est encore assez bizarre et changeant ; je préfère l’été, même ici, car la chaleur ne m’a jamais incommodé.
Je suis heureux pour vous des bonnes dispositions de vos nouveaux propriétaires, et je vous souhaite de pouvoir ainsi continuer à demeurer tranquillement dans votre logis.
Si les événements prédits paraissent devoir commencer à la Pentecôte, cela ne fait en somme plus bien longtemps à attendre sans doute (je n’ai pas de calendrier européen à ma disposition pour voir la date exacte) ; je suis assez curieux de voir ce qu’il en sera…
Vous avez probablement raison dans ce que vous dites à propos du Père Bruno, et malheureusement, à notre époque, il y en a certainement beaucoup dont le cas ressemble au sien ; c’est bien encore là un signe des temps.
Au sujet de Krishnamurti, je viens d’apprendre qu’il doit venir faire une série de conférences à Paris en avril et mai ; son séjour dans l’Inde n’aura pas été de bien longue durée ; je ne sais pas s’il y retournera ensuite, mais il me semble plus probable qu’il ira retrouver ses disciples de Californie.
Le vocabulaire occidental a toujours été plus ou moins insuffisant et prête à bien des confusions, puisque même une terminologie qui veut être aussi précise que celle des scolastiques n’en est pas exempte : mais il l’est devenu bien davantage dans les temps modernes. La grossière simplification cartésienne y est sûrement pour beaucoup, mais ne pensez-vous pas qu’elle n’aurait pas pu être adoptée aussi facilement et si généralement si elle n’avait répondu à une certaine mentalité qui existait déjà en occident et à laquelle elle n’a fait que donner une expression plus nettement définie ? Je ne crois pas qu’une philosophie puisse « prendre » si elle n’est pas comme une sorte de résultante et de « cristallisation » de tendances préexistantes, bien plutôt que le point de départ d’une nouvelle orientation de la mentalité.
Quoiqu’il en soit, il n’en est pas moins certain que c’est surtout depuis Descartes que les occidentaux n’ont plus su faire aucune distinction en l’« âme » et l’« esprit », qu’ils ont pris ces deux mots indistinctement l’un pour l’autre en les appliquant d’une façon aussi vague et confuse que possible. Je ne sais plus qui (peut-être est-ce Leibniz, mais je n’en suis pas sûr) a écrit qu’« il n’y a de choses si absurde qu’elle n’ait été dite par quelque philosophe » ; ce n’est assurément que trop vrai.
Nous sommes bien d’accord en ce qui concerne le sel ; mais je ne m’explique pas bien que vous parliez du « soufre terrestre » et du « mercure céleste » : cela ne revient-il à faire la terre masculine et le Ciel féminin, à l’encontre du symbolisme traditionnel le plus généralement admis ? (je dis le plus généralement parce qu’il semble que la tradition des anciens égyptiens ait fait exception ; mais on en sait réellement si peu de choses qu’il est impossible de connaître les raison de cette anomalie au moins apparente et assez étonnante à première vue).
Il faut espérer que vous arriverez un jour à réaliser votre intention de venir ici ; je serai heureux de pouvoir vous connaître ainsi plus directement, et la promesse que vous formulez me le fait souhaiter davantage encore… Je comprends que vous ne vouliez pas faire ce voyage à la façon des touristes ; cette engeance est véritablement odieuse par sa sottise ahurie et incompréhensive, et, quand on en voit ici, on a l’impression de troupeaux de moutons plutôt que d’êtres humains.
[…]
René Guénon
Каир, 20 марта 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)