Le Caire, 20 février 1950
Cher Monsieur,
J’ai reçu il y a une dizaine de jours votre lettre du 13 janvier et je viens tout juste de recevoir celle du 31 avec les chapitre XV et XVI que j’ai joints aux précédents. Je voudrais bien pouvoir voir le tout d’ici peu et, à cause de la traduction, ne pas vous faire trop attendre l’introduction promise, mais mon travail est encore plus en retard que jamais en ce moment ; songez que je n’ai pas encore pu arriver à préparer mes articles pour le numéro de mars des Études Traditionnelles. Il faut dire que le froid que nous avons ici ne facilite pas les choses, avec les rhumes continuels qui en sont la conséquence ; il est encore plus fort que l’hiver dernier, qu’on considérait déjà comme exceptionnel, et cette fois il a même gelé, chose qu’on ne se souvient pas d’avoir jamais vu ; décidément, il faut croire que les climats sont bouleversés comme tout le reste…
Naturellement, ce n’est pas encore au même point que chez vous, mais, comme on n’est pas organisé pour se défendre contre le froid, on le supporte plus difficilement.
Je suis content de voir que vous avez bon espoir de pouvoir rester tranquillement dans votre logis ; je n’avais pas compris que c’était un changement de propriétaire qui vous avait inspiré des craintes à ce sujet.
Pour les événements annoncés dans la prédiction que vous m’avez communiquée, il n’y a naturellement qu’à attendre encore quelque peu, car je sais très bien qu’il est à peu près impossible en pareil cas de fixer une date précise, ou du moins c’est extrêmement rare ; quoi qu’il en soit, souhaitons que tout cela se termine pour le mieux.
El Khidr n’est pas exactement le même que Melki-Tsédek, bien qu’il y ait entre eux un rapport assez étroit ; la différence est celle qui existe entre la voie initiatique qui relève du « Pôle » et celle des Afrâd, cette dernière étant d’ailleurs exceptionnelle. Dans la Kabbale, il y a quelque chose de similaire avec les deux frères « doués d’une perpétuelle jeunesse », Métatron et Sandalphon.
Pour en revenir à votre livre, le refus de la maison Desclée ne m’étonne pas autrement ; quant au Père Bruno, je crois que son plus grand défaut est un certain manque de jugement ; sans cela comment pourrait-il accueillir favorablement des choses telles que la psychanalyse ? La collaboration de Marise Choisy à « Satan », en particulier, a produit un effet déplorable de bien des côtés.
La différence entre vos expressions et les miennes n’a assurément rien d’étonnant, et son seul inconvénient est de [partie manquante] pour établir des équivalences précises ; mais il va de soi que l’essentiel, comme vous le dites, c’est d’être d’accord sur le fond. Le mot « alchimie » donne lieu en effet, chez la plupart des gens, à la confusion dont vous parlez, et il m’est arrivé plusieurs fois de le signaler ; je crois que celui d’« hermétisme » lui conviendrait le mieux (ou alors on pourrait dire « alchimie spirituelle » pour éviter toute équivoque). « Gnose « a un sens beaucoup plus étendu, et, d’autre part, il y a ceci de fâcheux que beaucoup confondent « gnose » et « gnosticisme », ce qui pourtant n’est pas du tout la même chose. Quant à la « tradition primordiale », l’expression ne serait pas applicable en ce cas, car il ne s’agit en réalité que d’une forme dérivée, comme d’ailleurs toutes celles qu’on peut connaître actuellement.
À propos de Krishnamurti, je viens d’apprendre qu’il vient de quitter la Californie pour retourner dans l’Inde ; que va-t-il bien pouvoir y faire, sinon d’ajouter encore au désordre qu’y cause déjà maintenant comme partout l’invasion des idées modernes ? Quant aux Américains, il n’est que trop vrai qu’ils vont à tout indistinctement, et il semble même que plus une chose est extravagante, plus elle a de chance de réussir chez eux ; c’est là en quelque sorte la contrepartie de leur mentalité d’hommes d’affaires, et ce sont comme les deux pôles opposés d’un même état de déséquilibre.
Le complémentarisme (plutôt que l’opposition) entre la puissance et l’acte appartient à la terminologie aristotélicienne et scolastique ; la puissance a ici le sens de « potentialité », qui n’a rien de commun avec l’autre sens suivant lequel Dieu est désigné comme le Tout-Puissant (de même que, d’autre part, l’acte dont il s’agit n’a rien à voir avec l’action) ; ces acceptions toutes différentes pour un même terme (et il y en a beaucoup d’autres exemples dans lesquels cela est encore plus gênant) montrent bien l’insuffisance de tout le vocabulaire occidental, y compris celui qui s’est pourtant efforcé d’être le plus rigoureux. Le « miroir obscur » me paraît correspondre exactement à la passivité universelle, mais d’ailleurs celle-ci est, au fond, identique à la pure potentialité.
Est-il bien exact de dire que le sel est seulement l’union du soufre et du mercure, ou n’est-il plutôt le produit de cette union ? La confusion philosophique de l’être non-manifesté avec le néant est assurément énorme, mais il faut bien se rendre compte que tout ce que les hommes sont incapables de concevoir (et l’horizon intellectuel des philosophes modernes est fort étroitement limité) ne peut en effet que leur apparaître que comme le néant.
Qui sait si nous arriverons à nous rencontrer quelque jour ? Je le souhaite, mais il ne faut pas compter que, quant à moi, je pourrai me déplacer, je n’ai jamais été voyageur, et maintenant surtout cette perspective m’effraierait tout à fait, car, pour aller d’un pays dans un autre, les choses sont devenues si compliquées à tous les points de vue que cela me paraît presque une impossibilité ; le plus curieux est que cela n’empêche pas les admirateurs du soi-disant « progrès » de vanter les facilités apportées aux communications par les inventions modernes.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 20 февраля 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)