Le Caire 2 janvier 1950
Cher Monsieur,
J’ai reçu hier la revue contenant les images de votre demeure, et je vous en remercie de nouveau, ainsi que l’aimable dédicace qui les accompagne ; la poste cette fois n’a pas renouvelé son erreur… J’ai plaisir à voir cette installation, qui témoigne d’une ingéniosité que j’admire, et dont je vous félicite ; je ne parle pas du goût, car c’est là chose naturelle chez un artiste (ou qui du moins devrait l’être, mais il faut bien reconnaître que les artistes actuels n’en font pas toujours preuve). C’est seulement dommage que les personnages, sur ces photographies soient un peu trop petits pour qu’on puisse distinguer nettement leurs traits… Je pense que si vous êtes obligé de quitter ce logis comme vous en exprimez la crainte dans votre dernière lettre, vous devrez en éprouver du regret. Je n’y vois qu’un seul défaut possible, qui doit tenir à sa destination originelle : c’est d’être probablement un peu trop exposé aux regards du public ; ce serait du moins un défaut pour moi, mais il est vrai que tout le monde n’en est pas également gêné.
Je viens de recevoir votre lettre du 11 décembre, qui s’est croisée avec le mot que je vous ai envoyé vers la même date pour accuser réception de la revue ; celle-ci m’est donc bien parvenue cette fois, et j’espère bien qu’il en sera de même de l’exemplaire complété de votre livre que vous vous proposez de m’envoyer prochainement. Chose singulière, j’ai appris ces jours-ci que, à peu près à la même époque où votre envoi vous avait été retourné, des revues qui m’avaient été adressées par une autre personne lui sont revenues également ; cela paraît bien confirmer que, comme je l’avais supposé, il y a eu alors un employé temporaire qui n’était pas au courant. En tout cas, depuis lors, il n’y a plus rien eu d’anormal ; je dois dire d’ailleurs que, contrairement à ce que vous semblez penser, il n’y a jamais eu plus de difficultés pour moi à recevoir les envois recommandés que les autres, et c’est plus prudent pour les imprimés, à cause des amateurs peu scrupuleux qui, en cours de route (je ne sais si c’est en France ou sur les bateaux), s’emparent très volontiers des livres ou des revues qui les intéressent quand ils ne sont pas recommandés.
Je suis content de savoir que l’édition américaine de votre livre est maintenant tout à fait décidée ; ce qui m’étonne quelque peu, c’est que vous le deviez à un professeur de philosophie, car, pour ma part, je n’ai jamais constaté jusqu’ici la moindre compréhension de la part des gens qui exercent ce métier, et j’ai toujours eu l’impression que leur horizon mental était irrémédiablement borné. Quoiqu’il en soit, il est bien possible que, comme vous l’espérez, cela engage les éditeurs français à s’intéresser à votre ouvrage ; tenez-moi au courant des résultats de vos démarches de ce côté ; je crois comprendre maintenant qu’il n’est plus question de Desclée… Bien entendu, quand j’aurai relu votre texte remanié, je ne manquerai pas de vous faire part de mes remarques s’il y a lieu ; quant à l’introduction, je n’ose pas vous promettre de faire quelque chose de bien long, toujours à cause du manque de temps, et du reste, je pensais que ce que vous vouliez était en somme une sorte d’arrangement un peu plus développé de mon compte rendu ; est-ce exact ?
Je vois avec plaisir qu’au fond nous sommes bien d’accord en ce qui concerne notre appréciation de Krishnamurti ; j’avais cru comprendre, par ce que vous me disiez l’autre fois, que vous regrettiez qu’il n’ait pas de succès en France comme en Amérique, et c’est là ce qui m’avait étonné. La vérité est qu’en Amérique n’importe quelle entreprise pseudo spirituelle trouve toujours une clientèle, et celle-ci est même d’autant plus nombreuse et enthousiaste qu’il s’agit de quelque chose de plus « simpliste » et vide au point de vue intellectuel… ou de plus extravagant, car les fantasmagories de toutes sortes y prennent aussi avec une incroyable facilité.
Je ne suis pas tout à fait de votre avis au sujet des Allemands ; ils excellent surtout dans les travaux d’érudition patiente, mais érudition et compréhension sont deux choses tout à fait différentes, et il ne faut pas oublier que les interprétations de leurs orientalistes sont au point de départ de bien des conceptions fausses qui ont cours dans tout l’occident au sujet des doctrines orientales.
Quant à leur philosophie, j’avoue que je n’ai jamais pu y prendre aucun intérêt, non plus d’ailleurs qu’à toute la philosophie moderne en général ; tout cela n’est que vaines abstractions et discussions oiseuses et purement verbales… Maintenant, il est possible que les circonstances actuelles aient changé quelque chose dans cette mentalité ; en tout cas, on verra bien quel accueil sera fait à mes livres de ce côté, et c’est sûrement une expérience à tenter.
La proximité de la fin du cycle présent ne fait de doute pour aucun de ceux qui ont connaissance de certaines données traditionnelles, toutes concordantes dans le même sens ; l’accélération sans cesse croissante dont vous parlez n’est pas plus douteuse, elle est même facile à constater dans tout ce qui se passe autour de nous ; je l’ai du reste indiqué expressément à diverses reprises, et surtout dans le « Règne de la Quantité ».
Non, vous ne m’aviez pas encore raconté ce qui vous est arrivé lors de la mobilisation générale et ce qu’il en est advenu par la suite ; cette histoire est vraiment étrange, assurément, et pourtant je ne peux pas dire que j’en sois très étonné, car j’ai déjà eu connaissance d’autres cas du même genre : il y en aurait sans doute encore davantage si les gens savaient faire attention à certains avertissements et en tenir compte… Pour ce qui est de ne pas avoir de visions, il ne faut certes pas vous en plaindre, mais plutôt vous en féliciter, car les facultés psychiques de cette sorte sont certainement beaucoup plus gênantes qu’utiles. Quant aux réactions hostiles du monde ambiant à l’égard de tous ceux qui cherchent à lui échapper d’une façon ou d’une autre, elles sont choses toutes naturelles en somme, mais elles n’en sont pas moins fâcheuses pour cela, surtout lorsque, comme il semble en être pour vous, elles trouvent un support dans l’entourage immédiat.
La confusion du « repos de l’être », c’est à dire de l’état non-manifesté, avec le Néant, est bien évidente en effet chez les philosophes modernes (pseudo-métaphysiciens), et plus particulièrement ceux qui, comme Bergson, prétendent mettre toute la réalité dans le devenir. J’ai déjà entendu parler de cet existentialisme chrétien qui se recommande, paraît-il, de Kierkegaard (dont je ne sais du reste pas grand chose) ; j’ai même entendu dire que Maritain et Gilson s’étaient mis d’accord pour soutenir que le thomisme lui-même était déjà un existentialisme : mais pour ce qui est de savoir ce qu’on veut entendre au juste par « existentialisme », je dois vous avouer que je n’ai jamais pu y réussir. J’ai essayé de lire « L’Être et le Néant » de Sartre ; cela m’a paru n’être que du verbalisme pur et simple, agrémenté d’invraisemblables complications psychologiques ; décidément la philosophie est quelque chose de bien peu intéressant au fond…
Je vous remercie de l’aperçu cosmogonique que vous m’exposez à la fin de votre lettre ; si je comprends bien, cela revient en somme à dire que le non-manifesté est supérieur au manifesté, ce qui est en effet une notion tout à fait évidente au point de vue de la métaphysique traditionnelle, ce que, par conséquent, toute manifestation peut être considérée comme une « chute »,ou tout au moins comme une « descente » ; (il n’est même pas nécessaire pour cela qu’elle ait lieu dans la matière, si tant est que ce soit susceptible d’avoir un sens bien précis, ce qui me paraît assez douteux).
Seulement je préfère dire non-manifesté et manifesté là où vous dites « être en repos » et « être en acte », parce que ce qui s’oppose habituellement à l’acte est la « puissance », et qu’il ne peut y avoir aucune potentialité dans l’état principiel ; c’est au contraire dans les « ténèbres extérieures » que se trouve la potentialité pure, et en réalité le manifesté, parce qu’il en participe, ne peut jamais être complètement en « acte ». J’ajoute encore que le non-manifesté va au-delà de l’Être, en temps que celui-ci n’est proprement que le principe de la manifestation universelle ; mais, toute question de terminologie à part, il me semble que nous sommes bien d’accord ici sur l’essentiel ; vous me direz si ces quelques remarques répondent bien au sens que vous en vue.
Puisqu’une nouvelle année vient de commencer, je ne veux pas terminer sans vous adresser tout mes meilleurs vœux à cette occasion avec mes bien cordiaux sentiments.
René Guénon
Каир, 2 января 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)