Le Caire, 30 novembre 1949
Cher Monsieur,
J’ai reçu il y a quelques jours votre lettre du 24 octobre, et je viens de recevoir celle du 3 novembre. J’ai été plutôt stupéfait d’apprendre que ce que vous m’aviez envoyé vous a été retourné ; il s’agit évidemment d’une erreur de la poste, mais que je suis tout à fait incapable de m’expliquer ; c’est la première fois que pareille chose se produit. Il faut bien espérer qu’il n’en sera pas de même cette fois, puisque vous voulez bien me faire l’envoi de nouveau ; seulement, comme il peut se passer quelque temps avant qu’il me parvienne (les imprimés sont généralement encore plus longtemps en route que les lettres), je préfère vous écrire sans attendre pour ne pas me trouver encore si en retard avec vous…
Je suis heureux que vous ayez bien compris les raisons pour lesquelles il m’est vraiment impossible de vous donner une introduction sur la peinture ; la chose me sera sûrement plus facile pour le « Message Retrouvé », quoique je ne puisse vous promettre de faire quelques chose de très étendu ; je ne sais comment il se fait que, tout en perdant le moins de temps possible, je n’arrive jamais à tout ce que je voudrais.
L’offre de traduction que vous avez reçue d’Amérique est réellement une bonne nouvelle et je souhaite qu’il y soit donné suite ; mais qui est donc le D r
Piper ? Ce que vous dites de l’influence persistante du rationalisme cartésien en France n’est que trop vrai ; seulement permettez-moi de vous dire que je m’étonne de la valeur que vous paraissez attribuer à Krishnamurti. Je dois reconnaître que celui-ci m’a été sympathique dans une certaine circonstance, quand il a eu le courage de se débarrasser des dirigeants théosophistes et de leurs visées « messianiques » ; mais c’est tout, et cela ne prouve évidemment rien à un autre point de vue. Ses « enseignements » sont quelque chose d’aussi vague et inconsistant que possible, sans aucune base doctrinale solide, et où chacun peut trouver ce qu’il veut (cela m’a toujours fait penser, par certains côtés, à la philosophie de Bergson) ; quant à son attitude nettement antitraditionnelle d’opposition à tout les rites, c’est le plus mauvais signe qui puisse être pour quelqu’un qui prétend jouer un rôle de guide spirituel.
Pour ce qui est de mes livres, il y en a déjà quatre qui ont paru en Angleterre, et plusieurs autres sont actuellement en préparation ; il y a aussi des projets pour en publier certains en Amérique, notamment « La Crise du Monde moderne » et le « Règne de la Quantité ». C’est en Italie que j’ai eu le plus de traductions jusqu’ici, et même presque tout ce qui n’y est pas encore paru va se trouver prêt d’ici assez peu de temps. En Suisse, on s’occupe sérieusement des traductions allemandes dont la publication va bientôt commencer ; la situation actuelle causait bien des difficultés à cet égard, mais on a enfin trouvé le moyen de les résoudre ; une traduction espagnole de l’« Introduction générale » a paru en Argentine pendant la guerre, et une traduction portugaise de la « Crise du Monde moderne » au Brésil l’an dernier. D’autre part, on projette maintenant de traduire en hindi l’« Introduction générale » et l’« Homme et son Devenir » ; vous voyez donc qu’en somme je n’ai pas trop à me plaindre sous ce rapport.
Le groupe du « Symbolisme Chrétien » est certainement animé des meilleures intentions, il lui manque seulement d’avoir des données suffisamment bien établies, de sorte qu’il lui arrive d’accueillir des choses fort inégales, mais peut-être un peu plus d’expérience pourra y remédier. D’un autre côté, il éprouve des difficultés au point de vue financier, de sorte que sa revue ne peut paraître que très irrégulièrement ; il n’y a malheureusement pas lieu de s’en étonner, car ceux qui s’intéressent à ces question sont non seulement assez rares, mais aussi, comme vous le dites, bien dispersés et difficiles à atteindre.
L’influence occidentale et moderne (c’est la même chose au fond) gagne du terrain partout hélas, et on en arrive à redouter son intrusion même au Tibet ; c’est bien un signe que la fin du cycle ne peut plus être très éloignée… Tout de même dans les pays orientaux cette influence n’affecte encore qu’une minorité ; mais naturellement il n’y a que celle-ci qui soit connue en occident, ce qui fausse la perspective dans une large mesure.
Oui, à notre époque où tout est industrialisé et commercialisé, les médecins ne pensent plus guère qu’à leurs intérêts, et les fabricants de médicaments « à la mode » également ; mais il y a aussi dans le lancement de certains produits des « dessous », dont probablement ceux qui les recommandent sont généralement inconscients, et qui sont encore moins rassurants….
Il est bien à souhaiter que vous ne vous trouviez pas obligé de quitter votre logis, car un déménagement est toujours une chose fort déplaisante et de plus on dit qu’il est bien difficile actuellement de trouver quelque chose, surtout à Paris. Ces destructions survenues dans les lieux d’où vous avez dû partir sont vraiment étranges ; on peut d’ailleurs se demander ce qui est ici cause et effet ; ne se pourrait-il pas que précisément vous ayez été forcé de vous en aller parce que la place devait être détruite, ce qui indiquerait que vous avez été l’objet d’une protection toute spéciale.
Évidemment cela n’excuse pas l’injustice des instruments humains en l’occurrence, mais ils ont pu servir à leur insu et malgré eux.
[…]
René Guénon
Каир, 30 ноября 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)