Le Caire, 27 août 1947
Cher Monsieur,
J’ai reçu votre envoi il y a déjà à peu près un mois ; je vous en remercie bien vivement, et c’est à mon tour de m’excuser d’avoir tant tardé à le faire ; j’ai toujours tant de travail que je ne sais comment arriver à tout, et ma correspondance en souffre trop souvent. – Il y eu des difficultés dues au fait que l’envoi avait été fait en colis postal, ce qui entraîne ici de telles complications qu’il est presque impossible de le retirer ; il a fallu 3 journées de démarches pour y arriver ! Un envoi recommandé par la poste est donc bien préférable ; d’autre part, je me suis aperçu que j’avais oublié de vous dire, dans ma précédente lettre, que maintenant il vaut mieux tout m’adresser ainsi :
c/o Mr. Martin Lings,
Pyramids Post Office, near Cairo
Cela évite des retards, car, bien que naturellement je fasse toujours prendre aussi le courrier à la poste restante, il arrive quelquefois, comme nous habitons assez loin de la ville, qu’on est plus ou moins longtemps sans y passer. – Pendant que j’en suis aux questions d’adresses, celle que vous me donnez cette fois à Almora remplace-t-elle d’une façon définitive celle de Bénares, ou bien est-ce seulement une adresse temporaire ?
Je n’ai en effet jamais reçu le précédent envoi dont vous me parlez ; du reste, si c’était en 1943, cela n’a rien de très étonnant, car malheureusement il y avait alors beaucoup de choses qui se perdaient en route. Ce n’est qu’il y a peu de temps que j’ai eu votre « Introduction to Musical Scales » qui m’a été envoyée de Londres par un de nos amis.
J’ai aussi à vous remercier pour vos comptes rendus du « Vishwa Bharati Quarterly », que je trouve très bien, et même mieux en un sens que les articles de « Siddhant ». Ceux-ci, dans leur ensemble, constituent surtout un résumé bien fait et assez complet de l’« Introduction générale » ; mais il y a pourtant çà et là quelques réflexions qui prouvent que leur auteur n’a pas entièrement compris mon point de vue, et qu’il n’a pris certaines choses que dans un sens beaucoup trop « extérieur » (par exemple en ce qui concerne Vyâsa et Manu), de sorte que c’est alors sa façon d’envisager les choses qui, en réalité, apparaît comme beaucoup plus « occidentale » que la mienne ; et pourquoi m’attribue-t-il une « formation occidentale » dont heureusement j’ai été entièrement exempt ? Je note aussi incidemment que, pour l’affirmation que la tradition hindoue est venue du Nord, ce qu’il paraît contester, il n’y aurait qu’à le renvoyer, non point à des « Western scholars » dont l’opinion n’a aucune valeur pour moi, mais tout simplement au livre de B.G. Tilak, « The Arctic Home in the Veda ». Je ne veux pas insister davantage sur tout cela, mais cependant il y a quelques méprises que je ne crois pas inutile de vous signaler : ainsi, je n’ai très certainement jamais eu l’intention d’écrire « for the general reader in the West », mais au contraire uniquement pour ceux qui sont capables de comprendre vraiment, et qui, à notre époque, sont assurément bien peu nombreux ! Ce qui m’a beaucoup étonné aussi, c’est le regret de n’avoir pas de renseignements biographiques sur moi ; c’est là une chose à laquelle je me suis toujours opposé formellement, et avant tout pour une raison de principe, car, au regard de la doctrine traditionnelle, les individus ne comptent pour rien et doivent disparaître entièrement… Mais, malgré cela, je suis obligé tout au moins de rectifier les assertions erronés quand il s’en produit ; par exemple, je ne puis laisser dire que je suis « converti à l’Islam », car cette façon de présenter les choses est complètement fausse ; quiconque a conscience de l’unité essentielle des traditions est par là même « inconvertissable » à quoi que ce soit, et il est même le seul qui le soit ; mais on peut « s’installer », s’il est permis de s’exprimer ainsi, dans telle ou telle tradition suivant les circonstances, et surtout pour des raisons d’ordre initiatique. J’ajoute à ce propos que mes liens avec les organisations ésotériques islamiques ne sont pas quelque chose de plus ou moins récent comme certains semblent le croire ; en fait ils datent de bien près de 40 ans…
J’aimerais aussi que l’on n’insiste pas à me qualifier de « Français », car je suis entièrement indépendant de toute influence « locale » et, à part la langue, il me paraît évident qu’il n’y a rien de spécifiquement français dans ce que j’écris.
Une autre erreur qui n’a peut-être pas une bien grande importance, mais que je ne m’explique pas, c’est qu’on m’attribue la qualité de directeur (editor) des « Études Traditionnelles » ; la vérité est que j’en suis simplement un des collaborateurs réguliers, et d’ailleurs, à la distance où je me trouve, il serait bien difficile qu’il en soit autrement. Encore une dernière remarque : le fait d’être allé ou non dans l’Inde n’a absolument aucune importance en ce qui concerne la compréhension « intérieure » de la doctrine ; quant au souhait que j’y aille quelque jour, je dois dire que c’est une éventualité très improbable, car, pour de multiples raisons, je ne me déplace jamais. Je me permets de vous indiquer tout cela pour que vous puissiez mettre les choses au point si vous en avez l’occasion.
Je suis très intéressé par ce que vous me dites de la possibilité d’une traduction hindie de quelques-uns de mes livres et j’espère que vous voudrez bien m’en reparler. Si ce projet se réalise, il faudrait prendre toutes les précautions nécessaires pour que la traduction soit rigoureusement exacte ; je la revois toujours moi-même quand il s’agit d’une langue dont j’ai une connaissance suffisante, mais ici ce n’est pas le cas… Il faudrait surtout éviter qu’il se reproduise quelque chose du même genre que ce qui est arrivé pour la traduction anglaise de « L’Homme et son devenir » ; c’est la seule qui ait été faite par quelqu’un avec qui je n’étais pas en relations, et le résultat a été véritablement lamentable !
Merci encore, cher Monsieur, et croyez, je vous prie, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 27 августа 1947 г.
(перевод на русский язык отсутствует)