Le Caire, 13 septembre 1936
Monsieur,
Merci de votre envoi du 1er septembre, que j’ai reçu alors que je venais justement de vous écrire quelques mots au sujet des livres de Mrs. Balliett.
Je souhaite que vous puissiez bientôt quitter Anvers, puisque le climat ne vous convient pas ; je ne le connais pas, mais je suppose qu’il doit être pire encore que celui de Paris, dont j’ai souffert moi-même pendant bien des années...
Ce que vous me dites des incidents survenus autour de la question des “Artisans” donne vraiment l’impression de quelque chose d’anormal, car il est un peu difficile de considérer tout cela comme n’étant qu’un ensemble de simples coïncidences ! Au sujet des histoires de Roumanie, il y a sûrement, dans la vie de Jean de Pauly et dans son origine même, quelque chose d’énigmatique ; lui-même faisait allusion à un “secret” sur la nature duquel il n’a jamais voulu s’expliquer ; il a joué aussi un rôle dans des affaires bizarres, comme celle des religieuses de Loigny et de la prétendue captivité de Léon XIII... – Quant à H. Vacarisco, je ne l’ai vue qu’une fois, mais elle m’a produit une impression assez bizarre ; quelle fonction a-t-elle au juste auprès de la S.D.N. ? – Vous avez tout à fait raison pour Péladan, dont les manifestations manquaient un peu trop de sérieux ; je ne sais trop ce qu’il peut y avoir de vrai dans ses démarches au Vatican, non plus d’ailleurs que dans celles que certains attribuent aussi à Sédir (celles-ci, paraît-il, en faveur de la Pologne)... – Est-ce que le rite ambrosien dont vous parlez est la même chose que le rite uniate ? Je me souviens qu’il était beaucoup question de ce dernier dans les histoires concernant l’Albanie et auxquelles était mêlé le soi-disant “Maître R.” – J’ai aussi entendu raconter, de différents côtés, l’histoire de la réincarnation immédiate de Mme Blavatsky ; certains ajoutent même que le colonel Olcott aussi est déjà réincarné !
Je vois que, pour l’histoire de K. H. et celles qui s’y rattachent plus ou moins, il faut que je vous donne plus d’explications ; les différentes choses dont vous parlez ont peut-être encore des rapports plus directs que vous ne le soupçonnez ! – Tout d’abord, je dois dire que le Thibet, en réalité, est fermé surtout par les Anglais, si bien qu’il n’a jamais été si difficile d’y pénétrer que depuis quelques années... Pour ce qui est de Mme David-Néel, je l’ai connue il y a bien longtemps ; elle était théosophiste à cette époque, mais il paraît qu’elle en est revenue depuis lors. On m’a raconté d’elle plusieurs choses qui indiquent un caractère passablement intrigant ; à cause de cela, je doute un peu que ses voyages n’aient eu qu’un but purement désintéressé... Quoiqu’il en soit, sa compréhension doctrinale est assez limitée, et elle s’intéresse certainement beaucoup plus aux “phénomènes” qu’à autre chose ; c’est d’ailleurs là, bien entendu, ce qui a fait surtout le succès de ses livres, car c’est ce qui plaît au “grand public”.
Cela dit, j’arrive au “Bouddha vivant” : ce titre n’existe pas réellement en Orient ; c’est une désignation donnée par les Européens à d’assez nombreux personnages, en fait à tous ceux qui sont considérés comme des tulkous, c’est-à-dire, non pas comme des “incarnations”, ainsi qu’on le dit communément, mais comme des “projections” de certains principes ou de certaines entités supra-humaines. Le vrai titre de celui dont a parlé Ossendowsky est Bogdo-Khan ; mais, bien entendu, le personnage dont je vous parlais n’a rien de commun avec celui-là. Ce personnage, du reste, n’est pas réellement thibétain, mais il est bien difficile de savoir ce qu’il est exactement ; il prétend descendre tantôt de Gengis-Khan, tantôt des anciens rois Khmers, etc. ; son origine est probablement aussi compliquée que les noms et les titres sous lesquels il paraît successivement ! Ce qui est admirable, c’est qu’il prétend avoir été nommé “Bouddha vivant” par décret du défunt Dalaï-Lama, qui lui aurait en même temps assuré la transmission de ses pouvoirs, si bien que maintenant il ne doit plus y avoir de Dalaï-Lama, et que c’est lui-même qui, sans en avoir le titre, doit en exercer les fonctions. Ce qu’il y a de sûr, c’est que les “pouvoirs” qu’il possède ne vont même pas jusqu’à lui permettre de trouver un éditeur pour les nombreux ouvrages de physique et de biologie qu’il a écrits, alors qu’il n’était encore que le “prof. Om Lind”, car je sais qu’il en cherche vainement un de tous les côtés ! Il est actuellement en Amérique, mais il doit venir à Paris l’an prochain et y réunir un grand congrès bouddhique universel...
Trebitsch-Lincoln, qui est un agent connu de la “contre-initiation”, est passé, lui aussi, par bien des transformations successives, et il a toujours été mêlé à de multiples espionnages ; il a été simultanément au service de l’Angleterre et à celui de l’Allemagne, tout comme son confrère Aleister Crowley... Depuis qu’il est devenu le “lama Dorji-Den”, il a séjourné un certain temps au Canada, puis il est revenu en Europe, à la tête d’un groupe de “Lamas” du même genre (parmi lesquels il y a plusieurs Français), et s’est mis à recruter des fonds pour établir un monastère bouddhique en Suisse. Je soupçonne, d’après certaines allusions, qu’il est en relations assez étroites avec le “Bouddha vivant” susdit, lequel est même mêlé au projet du monastère bouddhique. Voilà déjà plusieurs fois qu’il y a des projets semblables (et toujours en Suisse), qui n’ont jamais abouti, et qui ont toujours tourné plus ou moins en escroquerie... Cela me fait penser encore à un autre personnage du même genre, dont je ne retrouve pas le nom en ce moment, et qui, l’an dernier, avait annoncé qu’il allait se rendre en Italie... pour convertir Mussolini au Bouddhisme ; la chose paraît n’avoir eu aucune suite ; mais ce qui est amusant, c’est que j’ai découvert que Mussolini, au temps où il était réfugié en Suisse, avait prononcé un jour un discours dans lequel il se déclarait bouddhiste !
Je passe au Dr Cannon, qui s’intitule “Chevalier Commandeur d’Asie, cinquième Maître de la Grande Loge Blanche”, et je ne sais plus quoi encore ; ce que vous me dites de lui ne m’étonne pas, car l’activité de tous ces personnages a toujours un côté politique ; et, en cela, vous avez bien raison de penser qu’ils ne se servent pas que de la suggestion... Un des livres de ce Dr Cannon, intitulé L’Influence invisible, a été traduit en français ; c’est complètement inepte, mais il paraît que cela se vend beaucoup. Un soi-disant voyage au Thibet sert de cadre à des considérations exposées sans aucun ordre, et dont la plupart ne relèvent que du plus vulgaire hypnotisme occidental ; il y a aussi des anecdotes pillées un peu partout, et, dans le récit même du voyage, j’ai retrouvé des choses que j’ai reconnues pour les avoir lues, quand j’étais enfant, dans un quelconque roman d’aventures anglais, dont je regrette bien d’avoir oublié le titre et le nom de l’auteur. J’ai fait de ce livre un compte rendu qui, comme vous pouvez le penser, n’était pas flatteur ; mais voici ce qui vient d’arriver : un des organes du “Bouddha vivant” a reproduit ce compte rendu, avec ma signature, mais sans indication de provenance. Je conclus de là, d’abord, que de ce côté on voit dans Cannon un “concurrent” fâcheux ; c’est curieux comme tous ces gens, qui en somme servent pourtant la même chose, se disputent toujours entre eux ! Mais je constate aussi que les adhérents du “Bouddha vivant” voudraient me faire passer pour un de leurs collaborateurs, et cela ne me convient pas du tout... J’ajoute que le traducteur du volume de Cannon, un certain Georges Barbarin, vient de faire paraître, aux éditions Adyar, un livre sur les “prophéties” de la Grande Pyramide ; je ne sais si je vous ai déjà parlé de cette autre affaire, qui a encore des dessous très suspects.
J’ai connu Maurice Privat il y a quelque 25 ans ; il faisait alors partie d’un groupement assez bizarre qui s’appelait l’Hexagramme ; par la suite, j’ai été longtemps sans savoir ce qu’il était devenu, puis j’ai appris qu’il s’était “spécialisé” dans l’astrologie. Sa dédicace à Albert Sarraut est vraiment une chose inouïe ; mais il n’est peut-être pas très difficile d’en trouver l’explication : en effet, d’après ce que m’a dit quelqu’un de bien informé, il aurait des attaches avec la police secrète... Quant à son chapitre que vous m’avez envoyé, à part le fait que la précession des équinoxes est bien la base des périodes cycliques, ce n’est que de la fantaisie pure d’un bout à l’autre ; et bien entendu, comme presque toujours en pareil cas, tout cela est attribué aux Égyptiens, c’est là un procédé très commode, puisque l’on ne sait rien de ce qu’était réellement l’ancienne tradition égyptienne ; et j’ai même bien des raisons de penser que personne ne peut rien en savoir actuellement ; la seule chose dont je suis sûr pour ma part, c’est qu’elle était très différente de tout ce que s’imaginent les égyptologues aussi bien que les occultistes.
L’auteur de l’article sur Hitler, C. Kerneiz, écrit de divers côtés sur l’astrologie et divers autres sujets, et j’ai même vu de lui des choses qui n’étaient pas mal ; il vient de faire paraître un livre sur le Hatha-Yoga, que je n’ai pas vu, mais qu’on me dit être beaucoup plus sensé que la plupart des productions occidentales du même ordre. Il s’appelle en réalité F. Guyot, et est, sous ce nom, rédacteur à la “Dépêche de Toulouse” (encore le groupe Sarraut...) Mais, dans l’article en question, quel gâchis ! Je me demande même si cela n’est pas voulu, au moins jusqu’à un certain point ; en tout cas, je ne vois pas bien le siège de l’Agarttha en Allemagne, ni surtout d’authentiques Orientaux acceptant une pareille énormité ! S’il y a eu des Orientaux ou soi-disant tels dans cette affaire, il ne peut s’agir que des personnages du genre de ceux dont j’ai parlé plus haut...
En tout cas, ce qu’il y a de certain, c’est que, au moment de l’“avènement” d’Hitler, Crowley était présent à Berlin ; il a d’ailleurs, sous ses ordres directs, en Allemagne, une étrange organisation dénommée Saturn Lodge, dont j’ai des cahiers tout à fait extraordinaires.
En voilà assez pour aujourd’hui, je crois; mais le sujet est véritablement inépuisable!
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 13 сентября 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)