Le Caire, 9 septembre 1936
Monsieur,
Je viens enfin de prendre connaissance des deux livres de Mrs. Balliett, et, véritablement, cela est encore plus absurde que je n’aurais pu le supposer ! Tous ces procédés de calcul ressemblent beaucoup à ce qui est en vogue maintenant en Angleterre sous le nom de numerology (qui est d’ailleurs encore un beau barbarisme). Outre que les interprétations données aux nombres n’ont rien de traditionnel, on ne peut, comme je l’ai fait remarquer souvent, rien tirer ainsi des noms écrits dans des langues européennes, puisque les lettres latines n’ont pas de valeur numérique en réalité, et que d’ailleurs l’orthographe même de ces noms ne repose généralement sur rien de défini (sans parler de l’importance attribuée ici aux voyelles, qui précisément n’en peuvent pas avoir). – Mais où l’absurdité devient tout à fait évidente, c’est quand cette méthode est appliquée à des noms bibliques, écrits avec l’orthographe anglaise... Il est clair, en effet, qu’on obtiendrait des résultats tout différents en les écrivant, ces mêmes noms, en français ou en une autre langue où ils sont autrement déformés, et que, surtout, ces divers résultats n’ont rien de commun avec ceux qu’ils donnent quand on les considère, comme il se doit, sous leur forme hébraïque, la seule valable à cet égard. – Et il y a encore autre chose qui n’est pas moins extravagant : ce sont les prétendues correspondances des couleurs, parfums, fleurs, etc., avec les noms des personnes ; comme tout cela repose uniquement sur les noms que toutes ces choses portent en anglais, il faudrait donc admettre que, pour quelqu’un qui parle une autre langue, les correspondances devraient être complètement différentes ! – Je ne sais vraiment comment tant de gens peuvent prendre de pareilles histoires au sérieux ; c’est vraiment bien caractéristique de la mentalité de notre époque...
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 9 сентября 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)