Le Caire, 12 février 1938
Monsieur,
Quelques mots pour vous communiquer la réponse que je viens de recevoir d’un correspondant roumain à qui j’avais demandé des renseignements sur cette histoire du “petit chien de la terre” dont vous me parliez dans votre dernière lettre. Voici ce qu’il me dit : «Le quatrain cité n’est pas une chanson populaire, mais un “motto” d’un poème d’Eminescu, qui est considéré comme une invention personnelle de celui-ci. Dans les éditions de ce poète, au lieu de Tael est le mot Tari, “tais-toi”, de sorte que la traduction est: “Au nom du Saint, tais-toi et entends comment aboie le petit chien de la terre – sous la croix de pierre”. Il paraît cependant que, dans une des premières éditions (1907) de ce poète mort à la fin du siècle dernier, au lieu de Taci était imprimé le nom Tael ; mais ce ne peut être qu’une erreur typographique, car l’expression est ainsi défectueuse au point de vue métrique, et d’ailleurs personne n’a jamais vu ou entendu ce nom d’autre part. Quant au “petit chien de la terre”, appelé aussi Tamcul pâmântului (le petit de la terre) ou Grivau (nom de chien), ou encore, dit-on, Orbetele pâmântului (la taupe de la terre), celui-ci est considéré comme une entité habitant à l’intérieur de la terre, sorte de Cerbère qui parfois monte à la surface et épouvante les voyageurs. On dit qu’on l’entend aboyer si l’on met l’oreille contre la terre. Cette entité infernale trouble le sommeil des morts et s’attaque à eux si ceux-ci ne lui donnent une monnaie (qu’on met ordinairement dans la paume des morts quand on les enterre).
Je veux croire que vous êtes enfin débarrassé maintenant de tous les ennuis dont vous m’aviez parlé, et j’espère que vous pourrez bientôt me redonner de vos nouvelles.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 12 февраля 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)