Le Caire, 15 décembre 1937
Monsieur,
J’ai reçu votre lettre alors que je vous avais déjà écrit pour répondre à la précédente et vous remercier de l’envoi de la République des Champs Élysées ; j’espère que ma lettre, quoique portant l’adresse que vous m’aviez indiquée précédemment, vous sera bien parvenue, et aussi que votre santé sera meilleure tout de même maintenant ; mais ce pays d’après ce que vous m’en dites, semble décidément bien peu favorable, et je comprends que, dans ces conditions, vous ne teniez pas à y rester trop longtemps si possible... – Quant à moi, je suis aussi assez fortement grippé en ce moment, sans parler de la fatigue qui m’est restée de ma crise rhumatismale et qui ne s’atténue que bien lentement ; aussi suis-je toujours fort en retard pour tout mon travail... Je n’ai donc pas encore pu lire l’ouvrage de De Grave, mais, d’après ce que j’en ai vu, les critiques que vous lui adressez me paraissent assez justifiées ; il y a sûrement là bien de la fantaisie, notamment au point de vue linguistique (je me suis d’ailleurs toujours demandé pourquoi les recherches étymologiques ont la propriété de faire divaguer tant de gens !) ; mais ce qui est curieux, c’est que, (à part ce qui porte manifestement la marque de son époque) il ne s’agit pas d’une fantaisie propre à un seul individu, mais que ces idées ont reparu avec insistance, en particulier celle de tout expliquer par le flamand, considéré comme “langue primitive” ; il semble qu’il y ait là-dessous le travail de toute une école plus ou moins mystérieuse, quoique sa continuité se devine plus qu’elle ne se manifeste extérieurement... L’histoire du voyage d’Ulysse revient souvent aussi là-dedans; elle a été reprise notamment par Cailleux, un autre Belge qui semble bien rattaché au même “courant” ; il est vrai que, d’un autre côté, l’idée préconçue de limiter les dits voyages au bassin de la Méditerranée n’est peut-être pas des mieux fondées non plus !
Pour la légende de saint Brandan, on m’avait déjà dit qu’il n’y avait pas grand’chose à tirer de l’édition de l’“Artisan du livre” ; il y a malheureusement bien des choses qu’on a “arrangées” ainsi avec des préoccupations purement “littéraires”, ce qui a souvent pour résultat d’en faire disparaître précisément les éléments qui importeraient le plus à leur véritable compréhension...
Pour le mont Om ou Omul, d’autres personnes m’ont déjà fait la même remarque que vous ; je ne sais trop ce qu’il faut en penser ; je dois dire cependant que, en général, les terminaisons n’ont pas une importance essentielle, non plus que les voyelles, qui sont constamment variables et ne sont pas partie intégrante des racines. En voyant les discussions interminables de certains sur des questions de voyelle, j’ai souvent regretté qu’ils n’aient pas l’habitude de l’arabe, car cela suffirait pour qu’ils n’éprouvent même pas le besoin de soulever ces questions, qui ne proviennent que d’une illusion due à la constitution des alphabets européens...- Ce que vous me signalez au sujet du “petit chien de la terre” me paraît réellement curieux ; je n’arrive pas à deviner d’où peut venir le nom de saint Tael ; quant aux deux “anges de la mort”, il se peut que ce ne soit pas sans rapport avec quelque chose qui se trouve aussi dans la tradition islamique; il faudra que je tâche d’avoir quelques renseignements plus précis sur tout cela...
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 15 декабря 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)