Le Caire, 12 avril 1937
Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 13 mars ; je suis content de savoir que la mienne vous est bien parvenue, et j’espère qu’il en sera de même de celle-ci, même si l’adresse n’est que provisoire.
Il est heureux que votre voyage se soit en somme bien passé malgré ce mauvais temps ; mais ce qui est ennuyeux, ce sont toutes ces complications encore pour vos colis ; je veux croire que c’est tout de même terminé maintenant, mais je me demande comment vous avez pu vous tirer d’affaire avec cette énorme caisse ! Quant à vos impressions sur le pays, il convient naturellement d’attendre un peu pour leur laisser le temps de se préciser, et aussi pour savoir si le climat vous sera favorable ; mais je ne suis pas surpris que les gens soient plutôt bruyants... Pour la langue, vous n’aurez sans doute pas beaucoup de peine à vous y habituer ; en somme l’espagnol n’est pas très difficile, mais il est vrai que, comme vous le dites, les ressemblances avec les autres langues “latines” peuvent être parfois trompeuses.
Je me rappelle avoir vu, il y a bien des années, des nos du Courrier de la Plata ; je ne savais pas que cela existait encore.
Les théosophistes sont assez nombreux dans toute l’Amérique du Sud, et les spirites beaucoup plus encore ; quand au reste, je ne sais pas au juste ce qu’il peut y avoir là où vous êtes.
Les Grandes Loges anglo-saxonnes ont fondé des Loges dans beaucoup de pays sud-américains, parce qu’elles ne sont pas en relations avec la Maç∴ indigène ; quand il arrive par la suite que des relations s’établissent, ces Loges en sont quittes pour changer d’Obédience, car autrement cela constituerait une “invasion de juridiction”. Pour ce qui est de la Maç∴ roumaine, j’ai appris que dernièrement le gouvernement lui a enjoint de se dissoudre, apparemment pour faire contrepoids à des mesures prises d’autre part contre des organisations de “droite”, et pour donner ainsi une impression d’“impartialité”.
Je vous remercie beaucoup de votre intention de m’envoyer la République des Champs-Élysées ; je serai très heureux de voir ce livre dont je n’ai qu’une idée assez sommaire, d’après les citations que j’en ai vues.
À propos d’Anatole France et de ses plagiats, j’ai eu une belle surprise le jour où j’ai lu la Rôtisserie de la reine Pédauque, en y reconnaissant un mélange du Comte de Gabalis et de la biographie de son auteur, l’abbé de Villars.
L’impression que vous avez eue en mer me paraît difficile à expliquer ; on pourrait être tenté d’admettre qu’il y a une différence due au sens de la marche du bateau, mais le fait que vous vous êtes aperçu d’un changement de direction semble bien exclure cette supposition.
Je n’avais jamais vu nulle part ce que vous me dites à propos des yeux bleus ; il est évident que c’est là une idée qui n’a pu venir qu’à des “nordiques”... – Quant à l’éclat des étoiles, il est bien possible en effet que le scintillement soit sensiblement augmenté par l’humidité de l’atmosphère.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 12 апреля 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)