Le Caire, 30 janvier 1937
Monsieur,
J’ai bien reçu votre lettre du 16 janvier, et je vous remercie d’avoir ainsi pris le temps de me récrire au moment même de votre départ. Je veux croire que vous avez réussi à retrouver vos colis égarés, et que rien d’autre ne sera survenu pour retarder encore votre voyage ; j’adresse donc cette lettre à Montévidéo.
J’ai reçu aussi précédemment le livre de Privat ; si je ne vous en ai pas remercié plus tôt, c’est que je pensais bien qu’il était trop tard cette fois pour vous écrire encore à Anvers. Je viens d’ailleurs seulement de le lire ; l’horoscope d’Édouard VIII ne peut vraiment pas être considéré comme un succès à son actif ! Quant à ses prédictions concernant la France, je crois bien, quoiqu’il s’en défende (même peut-être avec un peu trop d’insistance), qu’elles ne sont pas exemptes de toute arrière-pensée politique... – Pour en revenir à l’histoire de l’abdication, je pense que vous avez raison et qu’elle a des dessous bien peu clairs... et que peut-être même qu’on n’éclaircira jamais ; du reste, les vraies raisons des événements n’ont généralement pas grand rapport avec ce qu’on raconte pour le public...
J’avais voulu parler du cap. Morin, et non Marin ; il faut croire que je n’ai pas écrit les noms très lisiblement ! – Pour ce qui est de l’état présent de la Maç∴ roumaine, il semble que Sadoveanu soit en train de l’emporter sur ses concurrents, mais, à part la réputation qu’il a comme écrivain, je ne sais pas si réellement il vaut beaucoup plus que les autres...
Je n’ai jamais eu l’occasion de lire la République des Champs-Élysées, mais j’en ai entendu parler assez souvent et j’en ai même vu des citations ; il semble en effet que ce soit un ouvrage véritablement curieux, bien qu’il y ait assurément là-dedans beaucoup de confusions (les Hyperboréens et les Atlantes sont deux choses tout à fait distinctes, l’Atlantide est un continent disparu et non une contrée encore existante, etc.) ; je me demande d’ailleurs si ces confusions mêmes sont entièrement involontaires. En effet, ce qui est encore singulier, c’est que des idées à peu près semblables ont été exposées depuis lors par d’autres auteurs, tous Belges (notamment Th. Cailleux) ou du nord de la France ; il semblerait quelles soient en réalité celles d’une école plus ou moins cachée à laquelle se rattachent tous ces gens. Il y a d’ailleurs sûrement beaucoup de choses bizarres en Belgique ; mais, malheureusement, la plupart ne sont pas d’un caractère très recommandable...
Ce que vous me dites des différences de la lumière suivant les régions ne m’étonne pas du tout ; ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle est tout à fait autre ici qu’en Algérie et au Maroc, quoique ce soit bien à peu près sous la même latitude. Mais une chose que je n’ai jamais pu m’expliquer, c’est que la plupart des voyageurs disent là-dessus des choses qui ne correspondent pas du tout à la réalité ; ainsi, dans presque toutes les descriptions européennes de l’Égypte, il est question d’un soi-disant éclat exceptionnel des étoiles... que nous n’avons jamais pu constater ; à quoi cela tient-il : différences dans la vue (celles des personnes qui ont les yeux bleus est toujours plus ou moins troublée ici), ou simplement idées préconçues qui affectent l’observation ?
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 30 января 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)