Le Caire, 6 janvier 1937
Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 26 décembre, et je pense que ma réponse aura encore le temps de vous parvenir à Anvers avant votre départ. – Je ne comprends que trop l’ennui que vous causent toutes les questions d’“affaires”, ayant toujours été moi-même complètement incapable de m’en occuper !
Sur la “fin de la crise” annoncée par les astrologues, je crois bien que votre interprétation est malheureusement la plus vraisemblable... – L’annonce du livre de Privat est curieuse en effet ; naturellement, les histoires de la Grande Pyramide reviennent encore là-dedans ! – Quant à l’abdication du roi d’Angleterre, il semble, d’après ce qui m’a été dit de divers côtés, qu’elle ait des dessous très énigmatiques, et bien différents de tout ce qu’on a raconté publiquement.
Le livre de Maria Rygier plaide en effet, avant tout, la cause du G∴ O∴ d’Italie ; que ce soit habilement ou non, c’est là une autre question... On y trouve l’écho de toutes les rancunes dudit G∴ O∴ contre la Maç∴ écossaise, à laquelle elle n’a surtout jamais pardonné d’avoir des relations internationales qui, malgré tous ses efforts, lui ont toujours été refusées. Je recevais l’organe du Suprême Conseil écossais jusqu’au moment où il a été supprimé ; je puis vous assurer que les extraits qu’elle en cite et la façon dont elle les interprète sont tout à fait tendancieux. – De toute façon, une activité politique, de la part d’une organisation initiatique, constitue toujours une déviation ; les circonstances historiques peuvent l’expliquer, mais non la légitimer. – Si Mazzini était Maçon, Cavour et Garibaldi ne l’étaient pas moins ; je me souviens d’avoir vu leurs portraits figurant côte à côte dans le local de la L∴ italienne Galibon Galibi à Paris. Ce qui fait un effet vraiment curieux, c’est de voir, dans les journaux italiens actuels, des éloges dithyrambiques à l’adresse des grands hommes du “Risorgimento”, y compris ceux dont la qualité maçonnique est des plus notoires, voisiner avec les pires invectives contre la Maçonnerie !
Je ne crois pas que le fascisme, à son début, ait pu être soutenu par l’Église ; même pour le rôle des Jésuites, quelqu’un qui les connaît bien m’a dit des choses tout à fait contraires aux assertions de Maria Rygier. – Mais il y a de singulières ressemblances entre les emblèmes du fascisme et ceux d’une certaine “Maçonnerie noire”, qui n’avait d’ailleurs de maçonnique que le nom, et dont j’ai eu connaissance jadis par un ami intime de Giolitti, lequel en était membre ; peut-être est-ce de ce côté qu’il conviendrait de chercher...
Pour Messine, quand vous m’avez parlé d’Ordre de Misraïm, j’ai pensé qu’il devait s’agir du Rite de Memphis, ce qui est d’ailleurs tout à fait vraisemblable, étant donné le lieu et la date. – Quant à la question des délais de séjour, ce qui vous a été dit ne se rapporte qu’à la Maçonnerie française ; tous ces détails administratifs varient suivant les pays et les Obédiences.
Pangal s’est rallié à une Obédience régulière, mais il a beaucoup d’adversaires dans la Maç∴ roumaine. – À propos de la Maç∴ irrégulière, avez-vous connu aussi, à Bucarest, un certain capitaine Morin ?
Presque tous les Juifs de Turquie portent des noms espagnols, et, actuellement encore, ils parlent entre eux une langue dont le fond est espagnol ; ceux d’ici, par contre, ne parlent que l’arabe et le français.
Je ne sais trop ce qu’il faut penser des Rotariens ; en tout cas, c’est certainement une organisation d’un type bien américain !
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 6 января 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)