Le Caire, 31 décembre 1936
Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 20 décembre, qui a dû se croiser avec celle que je vous ai récrite pour compléter ma précédente réponse ; comme vous l’avez vu, je me doutais bien que vous deviez être très pris par les préparatifs de votre départ. Je veux espérer que toutes les difficultés vont être maintenant terminées pour vous à cet égard ; mais que tout cela devient donc toujours de plus en plus compliqué !
Merci pour L’Évolution en biologie ; je vais lire cela attentivement, mais je n’ai pas voulu attendre pour vous écrire, afin que cette lettre vous arrive encore sûrement avant votre départ ; ensuite, il vaudra sans doute mieux que j’attende que vous m’indiquiez où il faudra vous adresser désormais la correspondance...
J’ai déjà remarqué que les “savants”, tout en reconnaissant forcément l’écroulement de leurs anciennes théories, s’accrochent en quelque sorte désespérément à certaines affirmations qu’ils veulent se persuader être malgré tout intangibles ! – Pour ce que vous me signalez au sujet du calcul des probabilités, je suis entièrement de votre avis...
Pour le livre d’Enel, il est exact que cela est très “mélangé” ; ce qu’on peut dire seulement, c’est qu’il semble tout de même plus intelligent et plus instruit que la généralité des occultistes. Quant à la façon dont son livre à été imprimé, tout ce que vous supposez est possible en effet ; je n’ai aucun moyen de me renseigner là-dessus, n’ayant pas la moindre communication avec ces milieux européens d’ici.
Il est bien exact que Marc Rucart est théosophiste ; il a même publié autrefois des articles dans le Lotus Bleu ; et, il y a quelque temps, on m’a envoyé un extrait de journal d’où il résultait que, depuis qu’il est ministre, il a eu une entrevue avec Krishnamurti.
Pour la Maçonnerie en Sicile, c’est bien ce que j’avais pensé : il doit s’agir du Rite de Memphis, aujourd’hui éteint, qui avait alors son suprême conseil à Palerme, et qui a été à l’origine de l’organisation maçonnique existant en Égypte.
Sur la question de climat, je crois que nous sommes d’accord ; il y a certainement des facteurs d’ordre “subtil” qui interviennent là-dedans. Pour les correspondances des différents points de la terre, il faudrait pouvoir, pour arriver à des choses précises, reconstituer l’ancienne “géographie sacrée”, ce qui impliquerait en tout cas, un travail bien long et bien difficile, et qui ne pourrait sans doute pas être l’œuvre d’un individu isolé.
Je vous remercie de toutes vos explications sur la façon dont vous envisagez ce “sens” du temps auquel vous aviez fait allusion ; il est évident que ce n’est pas facile à formuler nettement ; tout cela demande quelque réflexion, et je vous en reparlerai sans doute une autre fois. En tout cas, je puis dire que la distinction que vous faites entre l’espace homogène et les “milieux” différenciés est tout à fait exacte ; j’ai moi-même pensé aussi à cela depuis bien longtemps déjà, et j’en dirai peut-être quelque chose un jour, si j’arrive à écrire l’ouvrage que j’ai en vue sur les conditions de l’existence corporelle. – L’affirmation que la vision binoculaire est nécessaire pour percevoir la profondeur m’a toujours paru, à moi aussi, trop évidemment démentie par les faits ; comment une telle erreur peut-elle être si généralement admise ? Il est vrai qu’il y en a bien d’autres dans le même cas, à commencer par l’assertion que toute idée a son origine dans les sens... – Encore un point que je vous signale : ne pensez-vous pas que le “sens” de la durée peut, d’une certaine façon, être lié plus particulièrement à l’ouïe ? Bien des considérations diverses pourraient le donner à penser...
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 31 декабря 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)