Le Caire, 18 novembre 1936
Monsieur,
Depuis que je vous ai écrit, j’ai pris connaissance du livre de Maria Rygier, et j’ai été plutôt surpris d’y trouver çà et là quelques considérations qui sortent tout de même un peu du simple point de vue politique, mais qui d’ailleurs sont parfois assez étranges (et très spécifiquement italiennes)... D’autre part elle est visiblement très partiale sur certains points, notamment dans ses attaques contre Salemi et le Sup∴ Cons∴, écossais, où il y a plus que de l’exagération (j’ai reconnu notamment, dans un personnage qu’elle ne nomme pas, un de mes amis qu’elle traite d’une façon tout à fait injuste). J’ai relevé aussi une erreur en ce qui concerne le nommé Frosini, dont l’organisation dissidente, dite Rite Philosophique Italien, date de beaucoup plus loin qu’elle ne le dit, puisque je la connais depuis 1909 ou 1910 (je dois même avoir quelque part des nos d’une revue Hermès qui en était l’organe à cette époque) ; cette organisation, dont G. d’Annunzio est le plus bel ornement, continue toujours à être “tolérée” en Italie, mais on s’abstient soigneusement d’y faire jamais la moindre allusion publiquement...
Je me suis aperçu qu’il y avait, dans votre dernière lettre, un point dont j’avais oublié de vous parler en y répondant : l’organisation juive des Beni-Berith n’a rien de maçonnique ; c’est seulement une de ces multiples organisations, à la manière américaine, qui ont été constituées plus ou moins à l’imitation des formes de la Maçonnerie. Je me demande cependant si c’est de cela qu’il s’agit dans ce que vous me dites, car il y avait autrefois à Salonique une Loge maçonnique irrégulière qui s’appelait aussi Beni-Berith, et qui cherchait vainement de tous côtés une Obédience à laquelle elle puisse se rattacher, car personne n’en voulait ; son Vénérable-fondateur était un certain Dr Amon de Medonça, qui faisait suivre son nom d’une dizaine de lignes de titres hétéroclites ; mais tout cela doit dater de 20 ou 25 ans environ et je ne sais pas s’il en subsiste encore quelque chose. – D’autre part, je me demande aussi si c’est bien la Maçonnerie Belge qui exige de ses adhérents des versements très importants ; d’après ce que je sais par ailleurs, cela semblerait plutôt se rapporter à la pseudo-Maçonnerie dite Rite de Memphis et Mishraïm, qui a en effet un centre assez important en Belgique (il était d’abord rattaché à Lyon mais est ensuite passé sous obédience rivale du fameux Crowley); je ne serais pas étonné du tout que la Loge Beni-Berith sus-dite en soit finalement arrivée à entrer en relations avec des groupements de cette sorte, où le commerce des diplômes se joint à d’autres choses d’un caractère encore plus douteux...
On vient de m’envoyer un nouveau manifeste aux “Hommes de bonne volonté”, par Foster Bailey ; cela ne fait d’ailleurs guère que répéter toujours à peu près les mêmes choses ; et à la fin se trouve encore la même liste d’adresse des “Artisans”.
Je n’ai pas reçu jusqu’ici l’envoi que vous m’aviez annoncé, mais je veux espérer qu’il ne se sera pas égaré en route ; il est d’ailleurs bien compréhensible que, avec les préparatifs de votre prochain départ, vous ne deviez guère avoir de temps libre en ce moment...
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 18 ноября 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)