Le Caire, 5 novembre 1936
Monsieur,
J’ai reçu en même temps votre lettre et le livre de Maria Rygier ; merci du tout, et merci aussi d’avance pour l’autre envoi que vous voulez bien m’annoncer.
Je ne connaissais pas cette brochure d’Enel, qui, chose assez singulière, ne porte aucun nom d’éditeur ni même d’imprimeur... Je ne crois pas qu’il ait jamais été théosophiste ; d’ailleurs, en fait, les idées exprimées là-dedans ne viennent pas de cette source, mais de l’occultisme “papusien” le plus nettement caractérisé. – Vous verrez dans les Études Traditionnelles de ce mois-ci mon compte rendu d’un gros ouvrage “égyptologique” que le même Enel a fait imprimer ici ; je ne sais comment il s’y est pris pour faire accepter cela par cet Institut français d’archéologie, qui est d’esprit tout ce qu’il y a de plus “officiel” et universitaire...
Vos remarques au sujet de l’Occult Review sont exactes ; elle publie d’ailleurs assez souvent des articles qui reflètent les tendances de Point Loma (c’est-à-dire des successeurs de Judge). Quant à la Blavatsky Association, elle est certainement hostile aussi à l’orientation actuelle de la Société Théosophique ; je crois bien, sans en être tout à fait sûr, qu’elle doit être plus ou moins en rapport avec la United Lodge de Wadia. Quoi qu’il en soit, il y a sûrement dans tout cela, en ce qui concerne les “Maîtres”, un bel amas d’incohérences ! Et maintenant le désarroi s’accroît encore, à la suite de la publication du livre de Loftus Hare attaquant l’authenticité des Mahâtmâ letters... – Pour Jinarajadasa, c’est certainement à son désistement qu’Arundale doit d’avoir été élu à la présidence ; Ernest Woole, candidat évincé, s’est vengé par un livre plein de critiques assez violentes contre Mme Besant, Leadbeater et sa “clairvoyance”, etc. ; les disputes, dans ce monde là, ne font que se multiplier sans cesse !
Je n’ai jamais eu de renseignements très précis sur le futurisme, mais j’ai effectivement entendu dire, il y a bien longtemps (je me souviens que cela remonte à l’époque de la guerre de Tripolitaine), que Marinetti s’intéressait à l’occultisme, Papini aussi était occultiste en ce temps là ; il a bien changé depuis...
Je n’avais jamais entendu parler du projet de colonisation ni de la “foire flottante”; quant à l’histoire du voyage en Chine, je n’arrive toujours pas à préciser ce que cela me rappelle, mais je ne désespère pas de retrouver cela quelque jour.
Puisque votre père avait été reçu Maçon à Messine, savez-vous dans quelle Obédience et dans quel rite ? La question a pour moi quelque intérêt historique, parce qu’il y avait encore à cette époque, en Sicile et à Naples, des organisations maçonniques qui se sont éteintes par la suite, et qui ont eu quelque rôle dans la fondation de la Grande Loge d’Égypte.
Il est exact que la Maçonnerie Roumaine est très divisée, comme celle de beaucoup d’autres pays du reste ; elle l’est même encore davantage maintenant, car il s’est fondé récemment une nouvelle obédience dissidente, qui reproche surtout à celle dont elle s’est séparée la mauvaise qualité de son recrutement ; elle a à sa tête un écrivain assez connu dont je ne retrouve pas le nom pour le moment.
La propagande pour la crémation paraît avoir des dessous assez bizarres ; en France, ce sont surtout les sociétés de libre pensée qui s’en occupent, et il existe même une société spéciale qui n’a pas d’autre but, et dont le président, si je ne me trompe, doit être Lévy-Brühl. Mais les partisans les plus fanatiques de la crémation sont encore les théosophistes, et, en fait, ce sont même eux qui en ont été, à l’origine, les véritables promoteurs ; en Amérique, la première crémation fut celle du baron de Palm, et il paraît qu’Olcott et Mme Blavatsky eurent même assez de peine à en obtenir l’autorisation.
Il est probable qu’on n’en finira jamais avec l’affaire Taxil, d’autant plus que, en réalité les gens de la R. I. S. S. ou autres du même genre ne tiennent pas du tout à faire la lumière là-dessus, mais cherchent plutôt à embrouiller encore les choses. La question de Diana Vaughan (de qui j’ai quelques autographes assez curieux) paraît en effet bien difficile à résoudre, mais ce n’est pas la seule, et pourquoi, par exemple, ne parle-t-on jamais, dans tout cela de Sophie Walder ? – Quoi qu’il en soit, le gros recueil des documents publié par des ex-collaborateurs de la R. I. S. S. m’a donné, d’une façon inattendue, l’occasion d’avoir la preuve de leur connivence, que j’avais soupçonnée depuis longtemps, avec le fameux Aleister Crowley...
Le Zohar de Jean de Pauly ne doit pas se rencontrer bien souvent ; j’ai eu la chance d’en avoir un exemplaire qu’un des souscripteurs m’avait laissé autrefois, ne pouvant s’en embarrasser dans des déplacements lointains, et qui a fini par me rester définitivement.
Le Langage des Oiseaux de Farîdud-Dîn-Attar est une œuvre très intéressante au point de vue ésotérique, mais je ne sais pas ce que peuvent valoir les traductions ; cela me paraît bien difficile à rendre exactement dans une langue européenne...
Je vois que le climat d’Anvers semble être quelque chose d’assez étrange ; mais pensez-vous qu’il n’y a vraiment que le climat “physique”, si l’on peut dire, qui soit en cause là-dedans ? – Ce que vous dites des variations du “sens” de la durée suivant les contrées m’intrigue un peu, je serais content d’avoir les explications que vous me promettez à ce sujet.
Je crois en effet que l’idée d’évolution est un besoin actuellement (mais pas dans le “grand public”, qui, bien entendu, n’en est pas encore là) ; naturellement, tout ce qui concerne cette question m’intéresse, cela mérite d’être suivi.
J’espère que vous pourrez surmonter les obstacles qui s’opposeraient à votre voyage en Uruguay ; avec toutes ces réglementations et restrictions partout, les choses deviennent sans cesse de plus en plus compliquées ! Ici, on n’admet plus personne qui viendrait y chercher une occupation, et les simples voyageurs n’obtiennent de permis de séjour que pour un mois au maximum. – Pour ce qui est de la vie actuelle en Europe, tout le monde m’en dit la même chose, et il n’est guère probable que cet état s’améliore bientôt...
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 5 ноября 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)