Le Caire, 19 décembre 1937
Cher Monsieur,
Je suis vraiment confus d’avoir tant tardé à répondre à trois lettres de vous (je viens encore d’en recevoir une quatrième, celle du 30 novembre), et à vous remercier des envois que vous m’annonciez et qui me sont parvenus. Celui de “White Sahibs in India”, à vrai dire, a eu beaucoup de retard, si bien que je commençais à me demander s’il n’avait pas été intercepté en route ; mais finalement il est bien arrivé aussi… – Je viens également de recevoir, d’autre part, les trois volumes de “The Cultural Heritage of India”, que j’avais fait demander suivant votre indication.
Ma santé ne m’a pas encore permis de remettre à jour tout mon travail arriéré ; mes douleurs continuent cependant à s’atténuer lentement, mais il n’y a que peu de temps que j’arrive enfin à rester assis une grande partie de la journée sans trop en souffrir ; j’espère donc que vous voudriez bien m’excuser de ne vous avoir pas répondu plus tôt.
Vous verrez dans les “E.T.” de janvier la note que j’ai rédigée sur “The Higher Learning in America” ; l’attitude de l’auteur est remarquable en effet de la part d’un universitaire ; pensez vous que ses idées aient quelque chance d’être acceptées ?
J’ai lu avec intérêt votre compte-rendu du travail de P. Mus, dans lequel vous m’avez signalé différents points particulièrement importants.
M. Préau m’a dit, il y a quelque temps déjà, vous avoir envoyé sa traduction de votre article sur le “Symbolisme de l’épée” ; il faut espérer que vous aurez le temps de l’examiner et de lui communiquer vos observations de façon à ce que cet article puisse paraître dans le numéro de janvier.
Je reviens à “White Sahibs in India” : il est bien certain que l’éditeur qui a publié un tel livre ne pourra pas soulever contre le “Théosophisme” des objections du genre de celles que nous craignons ; je pense donc comme vous qu’il serait bon de lui proposer la chose, je vais d’ailleurs le dire à Mr Lennard la prochaine fois que je lui écrirai. Il est vrai qu’en Angleterre, comme en France du reste, on peut théoriquement publier n’importe quoi ; mais, en fait, la plupart des éditeurs se laissent facilement intimider ; en France, il y en a qui n’oseraient pas publier un livre de moi, quel qu’il soit, et il y a même des libraires qu’on a empêché, en leur faisant des menaces, de vendre mes livres ou de les prendre en dépôt ! – Pour ce qui est de Luzac, Mr Lennard m’a rappelé qu’il s’était déjà adressé à lui au début, ce que j’avais tout à fait oublié ; il avait même eu soin de lui faire remarquer que cet ouvrage ne pouvait convenir à Rider, qui a déjà édité “Man and his Becoming”, mais dont la clientèle est en grande partie thésophiste ; or Luzac lui a répondu, non seulement négativement pour sa part, mais en lui conseillant… de s’adresser à Rider !
Pour le “7e rayon”, je vois que nous sommes entièrement d’accord ; quant à la question des rayons droits et ondulés, je me demande si la correspondance respective avec le feu et l’eau, telle que vous l’indiquez, peut bien s’impliquer dans tous les cas, d’abord parce qu’il y a aussi le symbole de l’“épée flamboyante”, dont la forme est identique à celle du rayon ondulé, et qui se rapporte pourtant au feu. En outre, les deux formes semblent correspondre exactement à deux racines hébraïques : “ar”, signifiant le mouvement rectiligne et le feu comme lumière ; “ash”, signifiant le mouvement courbe et le feu comme chaleur ; vous voudrez bien me dire encore ce que vous pensez de ces différentes relations. Il n’en est pas moins vrai, bien entendu, que la ligne ondulée est aussi prise par ailleurs pour représenter l’eau, par exemple dans les hiéroglyphes égyptiens et dans le signe astrologique
du Verseau.
Votre dossier de l’“araignée solaire” est très curieux ; je me demande si les deux serpents qui l’accompagnent peuvent avoir quelques rapports avec ceux qui sont joints au disque ailé des Égyptiens bien que leur disposition soit tout à fait différente…
Pour l’emploi du mot “matière”, je crois qu’en somme il y a là un exemple des équivoques que peut causer l’imprécision des langages occidentaux, et qu’il vaut mieux éviter autant que possible, bien que ce ne soit certes pas toujours facile (la terminologie scolastique elle même n’y a pas réussi dans tous les cas, elle a fait notamment une terrible confusion de l’“essence” et de la “substance”). Le plus fâcheux est qu’on ne peut pas toujours se dispenser, en employant les mots, de tenir compte de tout ce qui est venu se rajouter à leur sens premier ; c’est là surtout ce qui constitue l’inconvénient de “matière” ; chose assez singulière, “matériau” qui en est pourtant dérivé directement, ne me donne pas l’impression de soulever les mêmes objections, peut être parce qu’il n’a été “manipulé” ni par les philosophes ni par les physiciens…
J’avais oublié de vous dire qu’une traduction anglaise d’“Orient et Occident” est actuellement commencée, et aussi celle de la “Crise du monde moderne”, mais elles ne sont pas très avancées encore ; je me demande, d’après ce que vous dites, s’il n’y aura pas avantage à chercher à éditer ces deux livres plutôt en Amérique, s’ils peuvent y trouver des lecteurs en nombre suffisant.
J’ai répondu à la lettre de Mrs Norman il y a un certain temps déjà, mais je n’ai pas eu d’autres nouvelles depuis lors ; vous parlez d’un article que, si je comprends bien, vous lui avez déjà donné pour sa revue ; ce projet doit-il donc être réalisé prochainement ?
Je vous remercie de vos remarques à propos de mes récents articles ; pour traduire “srishti” j’emploierais plus volontiers “production” (en anglais, on pourrait aussi dire “sending forth”) ; je sais bien qu’il est presque impossible d’écarter toute image spatiale inexacte, mais, en tout cas, on peut du moins éviter ainsi les associations philosophiques suspectes d’“émanation” (je n’ai pas de données assez précises sur l’emploi de ce mot par Saint Thomas pour pouvoir en dire quelque chose de sûr). – La distinction d’Eckhart entre créature “séparée” et “unie” me rappelle quelque chose qui se trouve dans la Kabbale, mais que je n’arrive pas à préciser en ce moment… – Pour “prajâ”, il me semble que qu’“offspring” est un équivalent assez exact en anglais ; il est plus difficile de trouver en français quelque chose de tout à fait satisfaisant.
Pour la caverne, je pense que nous sommes tout à fait d’accord au fond ; vous verrez d’ailleurs la suite de mes articles sur ce même sujet. – Je connais un seul rite initiatique où l’ouverture de la caverne se trouve dans la voûte : c’est celui du 14e degré de la Maç∴ Écossaise (Grand Écossais de la Voûte Sacrée) ; il y a d’ailleurs dans ces hauts grades bien des éléments d’origines très diverses et assez souvent difficiles à déterminer.
Pour le texte du “Matherandî”, il n’y a là qu’une exception “apparente” à la nécessité de l’initiation, et qui se réfère d’ailleurs à des conditions anormales ; mais la difficulté est de trouver un moyen d’expliquer cela clairement ; je m’en suis préoccupé depuis longtemps, à cause d’un article que nous voudrions reproduire, mais qui touche à cette question et auquel il faudrait adjoindre une note apportant des précisions suffisantes pour que cela ne risque pas d’être mal compris.
J’espère n’avoir rien oublié d’important, mais il y avait tant de choses cette fois que je n’en suis pas bien sûr…
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments bien cordiaux, auxquels je joins mes meilleurs vœux pour la nouvelle année qui va bientôt commencer.
René Guénon
Каир, 19 декабря 1937 г.
Уважаемый господин!
Я очень раздосадован, что запоздал с ответом на три ваших письма (только что получил ещё четвёртое, от 30 ноября), и хочу поблагодарить вас за обещанные и пришедшие отправления. Книга White Sahibs in India, пришла с большим опозданием, настолько, что я уже начал сомневаться, не перехватили ли её в пути; в итоге она пришла... Также я получил три тома The Cultural Heritage of India, которые заказал по вашему совету.
Моё здоровье пока не позволяет выполнить все накопившиеся дела; боли, однако, продолжают понемногу отступать, но только недавно я, наконец, смог сидеть большую часть дня, не слишком страдая от этого; поэтому я надеюсь, что вы извините меня за то, что не ответил раньше.
В январском номере Études Traditionnelles вы увидите мою заметку о работе The Higher Learning in America; позиция автора действительно примечательна для университетского ученого; как вы думаете, имеют ли его идеи хоть какой-то шанс быть принятыми?
Я с интересом прочитал вашу рецензию на работу Поля Мюса, в которой вы выделили несколько особенно важных моментов.
Г-н Прео некоторое время назад сообщил мне, что отправил вам перевод вашей статьи о «символизме меча»; надеюсь, у вас будет время ознакомиться с ним и сообщить ему ваши замечания, чтобы статья могла выйти в январском номере.
Возвращаясь к White Sahibs in India: совершенно очевидно, что издатель, опубликовавший такую книгу, не сможет выдвинуть против публикации перевода «Теософизм: история одной псевдорелигии» тех возражений, которые мы опасались; поэтому я, как и вы, думаю, что было бы неплохо предложить ему этот вопрос; более того, я скажу об этом г-ну Леннарду, когда буду ему писать в следующий раз. Верно, что в Англии, как и во Франции, теоретически можно опубликовать что угодно; но на деле большинство издателей легко запугать; во Франции есть такие, кто не осмелится опубликовать мою книгу, какой бы она ни была, и есть даже книготорговцы, которым угрозами запретили продавать мои книги или принимать их на комиссию! – Что касается издательства Luzac, г-н Леннард напомнил мне, что он уже связывался с ним в самом начале, о чём я совершенно забыл; он даже позаботился указать им, что эта работа не подойдет Rider, который уже опубликовал английский перевод «Человек и его осуществление», но его клиенты – в основном теософисты; но Luzac не только ответил ему отказом, но и посоветовал... связаться с Rider!
В отношении «седьмого луча» я вижу, что мы полностью согласны; по вопросу о прямых и волнистых лучах – мне интересно, действительно ли соответствие огню и воде, как вы указываете, применимо ко всем случаям, во-первых, потому что существует также символ «пламенного меча», форма которого идентична форме волнистого луча, но который, тем не менее, связан с огнём. Более того, эти две формы, похоже, точно соответствуют двум еврейским корням: ar, обозначающему прямолинейное движение и огонь как свет; ash, обозначающему криволинейное движение и огонь как жар; будьте любезны, напишите ещё раз, что вы думаете об этих различных соотношениях. Не менее верно, конечно, и то, что волнистая линия используется и в других местах для обозначения воды, например, в египетских иероглифах и в астрологическом знаке
Водолея.
Ваш рисунок «солнечного паука» очень любопытен; я задаюсь вопросом, могут ли две сопровождающие его змеи иметь какое-то отношение к тем, что соединены с крылатым диском египтян, хотя их расположение совершенно иное...
Что касается использования слова «материя», я полагаю, что это, в целом, как раз пример двусмысленности, к которой может привести неточность западных языков, и что лучше избегать этого, насколько это возможно, хотя это, конечно, не всегда легко (даже схоластической терминологии не всегда это удавалось; она, в частности, допустила ужасную путаницу между «сущностью» и «субстанцией»). Очень досадно, что при употреблении слов всегда приходится вынужденно учитывать всё то, что было добавлено к их изначальному смыслу; в этом, прежде всего, и заключается недостаток слова «материя»; что довольно странно, слово «материалы», которое, всё же, непосредственно выведено из него, не вызывает у меня тех же возражений, возможно потому, что им не «манипулировали» ни философы, ни физики...
Я чуть не забыл вам сказать, что в настоящее время начинается работа над английским переводом книг «Восток и Запад» и «Кризис современного мира», но пока они не очень продвинулись; из того, что вы говорите, я думаю, не выгоднее ли было бы попытаться опубликовать эти две книги в Америке, если они найдут там достаточное количество читателей?
Я ответил на письмо г-жи Норман некоторое время назад, но с тех пор не получал от неё других известий; вы говорите о статье, которую, если я правильно понял, вы уже передали для её журнала; значит ли это, что проект должен быть реализован в ближайшее время?
Спасибо за ваши комментарии к моим недавним статьям; для перевода слова sṛṣṭi я охотнее бы использовал «порождение» [production] (на английском можно было бы также сказать sending forth); мне хорошо известно, что почти невозможно устранить любое неточное отождествление с пространством, но, в любом случае, таким образом можно по крайней мере избежать подозрительных философских ассоциаций с «эманацией» (у меня нет достаточно точных данных об использовании этого слова святым Фомой, чтобы сказать что-либо наверняка). – Различие, проводимое Экхартом между творениями «отделёнными» и «соединёнными», напоминает мне нечто из Каббалы, но мне не удалось сделать уточнение по этому вопросу... – Что касается prajā, думаю, слово offspring будет достаточно точным эквивалентом на английском; во французском найти что-то полностью удовлетворительное сложнее.
По поводу пещеры я думаю, что мы совершенно согласны; вы увидите продолжение моих статей на эту тему. – Мне известен только один инициатический ритуал, где отверстие пещеры обнаруживается в своде: обряд 14-го градуса масонства Шотландского устава (Великий шотландец священного свода); впрочем, в этих высших градусах есть много элементов самого разного и часто трудноопределимого происхождения...
Что касается текста о Matheranî, то там лишь кажущееся исключение из необходимости инициации, которое к тому же относится к аномальным условиям; но трудность в том, чтобы найти способ объяснить это ясно; я давно озабочен этим из-за статьи, которую мы хотели бы перепечатать, но которая затрагивает этот вопрос и к которой следовало бы добавить примечание, вносящее достаточные уточнения, чтобы не было риска неверного понимания.
Надеюсь, я не забыл ничего важного, на этот раз произошло так много всего, что я даже не уверен...
Прошу вас верить, уважаемый г-н, в мои сердечные чувства, к которым я присоединяю мои наилучшие пожелания на Новый год, который скоро начнётся.
Рене Генон