Le Caire, 27 juillet 1935
Cher Monsieur,
Merci pour le commencement de votre article, que j’ai reçu hier. Je viens d’en prendre connaissance, et je comprends qu’il ne soit guère possible d’abréger davantage ; en somme, je crois que cela ira bien ainsi, et je ne vois que quelques tournures de phrases à modifier légèrement. Naturellement, j’attendrai d’avoir le tout pour l’envoyer à Chacornac, d’autant plus que maintenant, de toutes façons, rien ne peut passer avant octobre, puisqu’il n’y aura plus d’ici là que le nº d’août-septembre, qui doit être consacré spécialement à la tradition hindoue.
Je suis content de savoir que vous avez revu M. Avramescu ; je n’ai pas eu d’autres nouvelles de lui depuis qu’il m’a envoyé le 2e nº de “Memra” ; où en est-il maintenant ? Je n’ai pas encore pu, de mon côté, trouver le temps de préparer l’article que je lui ai promis… – La question que vous avez soulevée avec lui est bien “théorique”, car, dans les conditions présentes, il n’est pas concevable qu’un Adepte joue un rôle de chef d’État ou d’armée ; il ne peut prendre de telles fonctions extérieures que dans des cas exceptionnels, se rapportant à cette fondation des États dont vous parlez dans votre article ; autrement, il exercera toujours son influence d’une façon invisible. – Pour ces cas d’exception, les moyens qui ont pu être employés se rapportent à des conditions dont nous ne pouvons guère nous faire une idée actuellement. Il va d’ailleurs de soi que la façon d’agir d’un Adepte ne peut pas être comparée à celle d’un homme ordinaire, même quand elle lui ressemble extérieurement, parce que les motifs en sont différents ; si donc il a employé des moyens qui nous paraissent choquants, c’est que la vraie raison nous en échappe, et je crois que c’est là tout ce qu’on peut dire… Il y en a eu aussi qui ont simulé la folie ; que faut-il en conclure ?...
Ce que vous dites pour l’initiation maçonnique est exact ; naturellement, la concentration doit alors prendre pour support, de préférence, les symboles propres à cette initiation ; bien que ce côté de “réalisation” soit complètement perdu de vue aujourd’hui en général, on peut sans doute atteindre ainsi certains résultats ; malheureusement, il n’y a pas à espérer de l’organisation d’autre aide que la seule transmission de l’influence initiatique.
Un centre spirituel peut connaître l’intention de quelqu’un par des moyens très divers, qu’il serait toujours erroné de chercher à limiter ; mais, à part ces cas bien rares, celui qui se bornerait à attendre l’initiation en quelque sorte passivement risquerait, je crois, d’attendre bien longtemps, du moins dans les pays où il n’existe plus d’organisations initiatiques vraiment effectives ; il ne faut jamais oublier que nous sommes à une époque anormale à cet égard.
Pour la fin du cycle, tous les calculs semblent converger vers les dernières années de ce siècle-ci ; un grand Cheikh du Maroc affirmait dernièrement que l’Antéchrist est déjà né, mais qu’il ne doit pas se manifester tout de suite encore. – Quant aux possibilités d’un renouveau initiatique en Occident avant ces événements, c’est bien difficile à dire, et il n’y a jusqu’ici aucun indice qui permettre de se prononcer nettement là-dessus.
Je m’excuse de vous écrire dans le désordre d’un déménagement, nécessité par l’arrivée des livres et des papiers que j’avais laissés à Paris, et que j’ai enfin réussi à faire venir ici.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes très distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 27 июля 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)