Le Caire, 24 juin 1935
Cher Monsieur,
Votre lettre du 1er juin m’est bien parvenue. – Je vois que vous avez bien compris ce que je voulais dire au sujet de la théorie des Avatâras
. Celle-ci et celle des Prophètes représentent deux points de vue qui sont en quelque sorte complémentaires l’un de l’autre, et qui, comme tels, peuvent fort bien se concilier. – Il est bien entendu que le retour du Christ, à la fin du cycle, correspond au 10e Avatâra
. Ce que vous dites pour les Juifs est d’ailleurs exact ; seulement, l’attitude de négation dont vous parlez provient d’une méconnaissance qui ne peut être dite volontaire ; on trouve d’ailleurs d’autres exemples d’une telle attitude de la part des représentants d’une forme traditionnelle à l’égard d’une autre forme plus récente. Au fond, la façon dont les Chrétiens se comportent vis-à-vis de l’Islamisme est très comparable à celle dont les Juifs se comportent vis-à-vis du Christianisme ; et même, pour l’ésotérisme, l’analogue de ce que vous rappelez pour le Zohar, nous pouvons le trouver par exemple chez Dante (on pourrait d’ailleurs se demander si cela n’est pas là surtout une précaution prise pour ne pas heurter la mentalité exotérique, car il est évident que de tels “exclusivismes” ne peuvent être inhérents à l’ésotérisme lui-même).
Les livres que vous m’énumérez sont certainement tous intéressants et utiles. – Quant aux “Essays on Gîtâ” d’Arabindo Ghose, je n’ai pas eu l’occasion de les lire, mais je pense qu’il y a en tout cas quelque chose à en retirer, car j’en ai entendu parler favorablement. Ce qui est un peu ennuyeux, c’est qu’il n’écrit pas lui-même, de sorte que les choses risquent toujours d’être plus ou moins déformées par ses disciples, comme il est arrivé autrefois pour Râmakrishna.
L’“Adepte” est proprement celui qui est arrivé à la perfection de quelque chose par rapport aux “petits mystères” ( adeptus minor
), c’est l’homme réintégré dans l’état primordial ; par rapport aux “grands mystères” ( adeptus major
), c’est le jîvan-mukta
.
Merci de vos nouvelles précisions au sujet des noms des montagnes sacrées ; tout cela est très intéressant en effet. – En repensant à ce sujet des traditions roumaines, depuis que je vous ai écrit, j’avais eu l’idée de vous demander si vous ne pourriez pas faire quelque chose là-dessus pour le “Voile d’Isis” ; et je vois que vous avez eu précisément la même idée de votre côté. Si donc vous voulez faire un premier article et me l’envoyer comme vous me le proposez, j’accepte bien volontiers ; ne vous inquiétez pas s’il y a quelques défauts pour la langue, j’arrangerai toujours cela facilement.
Ce que vous dites à propos des monastères orthodoxes est aussi une question intéressante ; j’ai entendu parler, pour la Russie, d’entraînements où la respiration joue un grand rôle. Quant au mont Athos, on m’a raconté aussi les mêmes choses qu’à vous ; mais je n’ai pu éclaircir davantage la question, et je me demande si ce ne sont pas là surtout des souvenirs d’un passé plus ou moins éloigné et si quelque chose subsiste encore effectivement.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 24 июня 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)