Le Caire, 3 septembre 1935
Cher Monsieur,
Je m’excuse d’avoir tardé plus que je ne l’aurais voulu à répondre à votre lettre ; tous ces temps-ci, je me suis trouvé encore plus pris qu’à l’ordinaire, par suite de toute une série de circonstances : d’abord, l’arrivée de mes livres et de mes papiers que j’ai enfin réussi, après plus de 5 ans, à faire venir de Paris où ils étaient restés ; ensuite, cela même m’a obligé par surcroît à un déménagement, si bien que je suis encore loin d’avoir pu arriver à tout mettre en ordre ; enfin, on m’a demandé de donner maintenant, pour le “Voile d’Isis”, 2 articles par nº, ce qui me cause encore un travail supplémentaire ; je voudrais bien pouvoir suffire à tout, mais ce n’est pas toujours facile ! – J’envoie tout de même cette lettre à l’adresse que vous m’indiquez, mais je me demande si elle vous y trouvera encore ; de toutes façons, et surtout en la recommandant comme vous le demandez, j’espère bien qu’elle vous parviendra sans difficulté.
J’ai bien reçu aussi le nº de “Familia” contenant votre article, et je vous en remercie ; dans la mesure où je peux comprendre, cette présentation me paraît vraiment très bien.
Il n’y a pas qu’avec vous que je sois en retard : j’écris aussi aujourd’hui seulement à M. Avramescu, de qui j’ai reçu une lettre quelque temps avant la vôtre ; il me demandait, pour le prochain nº de “Memra”, un article que je voulais lui envoyer en même temps, mais que je n’avais pu arriver à écrire jusqu’ici… Comme il me posait la même question dont vous aviez parlé avec lui, je lui dis que, quand il vous reverra à votre retour à Bucarest, vous pourrez lui communiquer ce que je vous ai déjà répondu à ce sujet. Il me parle aussi de Bô Yin Râ ; je pense qu’il ne peut y avoir aucun inconvénient à ce que vous lui fassiez part de ce que je vous en ai dit.
Je pense que vous avez bien reçu, depuis que vous m’avez écrit, le mot que je vous ai envoyé au sujet de votre travail pour le “Voile d’Isis” ; je comprends d’ailleurs maintenant que votre absence ait dû vous empêcher de le continuer, mais j’espère qu’il vous sera possible de m’envoyer la suite bientôt.
J’arrive maintenant à votre lettre, qui m’a vivement intéressée, mais qui, je dois l’avouer, me met aussi dans un assez grand embarras, car, quand il s’agit d’une forme traditionnelle avec laquelle on n’a soi-même aucun lien, il est véritablement impossible de répondre d’une façon catégorique à certaines questions. Vous dites que vous ne pouvez pas vous contenter d’un “peut-être”, et je le comprends très bien, dès lors qu’il s’agit d’une décision comme celle que vous envisagez ; mais en ce qui me concerne, je ne puis juger de la chose que d’après les indices contenus dans ce que vous m’exposez vous-même, et d’où il ne résulte qu’une impression assez douteuse, car ils sont loin d’être tous également favorables.
Quoi qu’il en soit, afin de vous dire ce que je pense de tout cela sans rien oublier si possible, je vais tâcher de reprendre les choses en suivant à peu près l’ordre de votre lettre. – D’abord, ce que vous dites de l’iconographie sacrée comme science encore vivante est très intéressant, et il est bien certain qu’on ne pourrait plus rien trouver de semblable actuellement dans l’Église latine, même dans les monastères. Seulement, voici le point essentiel : ceux qui continuent cette tradition iconographique ont-ils encore connaissance de la portée véritable du symbolisme qui y est contenu, au point de vue hermétique par exemple, ou bien n’ont-ils gardé consciemment que le sens extérieur et purement religieux ? Je voudrais bien savoir si vous avez pu vous rendre compte de quelque chose de net à cet égard. – Parmi les Vierges dont vous parlez, y a-t-il des Vierges noires ? Vous savez sans doute que celles-ci ont une signification particulièrement importante au point de vue hermétique, et même à un point de vue plus universel (le noir symbolisant ici l’“indistinction” de Prakriti
).
Ce que vous dites de la disposition des lieux semble indiquer assez nettement qu’il s’agit d’un endroit destiné à servir de support à des influences spirituelles et favorable à la constitution d’un certain centre ; mais tout cela est-il limité à l’ordre religieux (qui implique aussi l’intervention d’éléments “non-humains”) ? Et, même s’il y a eu effectivement quelque chose de plus, cela subsiste-t-il encore maintenant ?
Le point le plus important, pour tâcher de résoudre la question, est peut-être ce qui concerne ces 7 ascètes mystérieux ; puisqu’un des religieux, qui paraît présenter toute garantie de véracité, vous a affirmé avoir rencontré l’un d’eux, il y a donc là autre chose qu’une simple légende ou un souvenir de temps anciens. Mais, d’un autre côté, il apparaît que, à part le cas d’une telle rencontre exceptionnelle et qui ne semble pas avoir de suite, les moines ne sont pas en communication consciente avec ceux-ci. Alors, cela ne donnerait-il pas à supposer qu’il n’y a qu’un très petit groupe extrêmement fermé qui possède une initiation réelle, et que les moines ordinaires n’ont guère de chances de pouvoir jamais y être admis ? Il faudrait tout au moins savoir comment et où se recrutent ces ascètes quand leur nombre doit être complété ; est-ce parmi les moines, ou, ce qui paraît plus probable, parmi les solitaires qui vivent dans ces endroits à peu près inaccessibles dont vous parlez ? C’est d’ailleurs le rôle exact de ces solitaires qui me paraît peut-être encore le moins clair dans tout cela ; sont-ils seulement des moines quelconques qui, pour une raison ou pour une autre, décident d’eux-mêmes de choisir ce genre de vie et de se séparer des autres ? S’il en est ainsi, disparaissent-ils définitivement, ou bien s’en trouve-t-il qui revienne plus tard dans les monastères ? Ou bien faut-il, pour se retirer ainsi, qu’ils reçoivent un “appel” spécial, ce qui pourrait indiquer qu’ils ont été choisis pour une initiation ? Et, dans cette dernière hypothèse, ceux-là du moins pourraient être en communication régulière avec les 7 ascètes, dont ils seraient même peut être en quelque sorte les disciples particuliers… Mais, si personne ne les approche jamais, comment pourrait-on savoir ce qu’il en est au juste ? – Vous voyez que voilà bien des questions soulevées par les choses mêmes que vous mentionnez ; peut-être vous sera-t-il possible de préciser au moins quelques-uns de ces points ; autrement, il faudrait attendre l’occasion d’avoir de nouvelles informations, par exemple si vous faisiez par la suite un autre voyage, où, ayant déjà examiné tout cela, il vous serait naturellement plus facile de porter toute votre attention sur les questions essentielles ou particulièrement difficiles à résoudre…
Je passe à ce qui concerne les moines eux-mêmes et leurs pratiques : “prière du cœur” ou “prière de l’intelligence”, cette assimilation est en effet remarquable et tout à fait conforme à l’enseignement de toutes les doctrines traditionnelles sur le cœur représentant le siège (si l’on peut dire) de l’intelligence supra-rationnelle. La description que vous faites de cette prière, y compris le rythme respiratoire, coïncide exactement avec ce qu’on m’a dit être en usage aussi dans certains monastères russes (si je me souviens bien, on l’y désigne par une expression qui doit signifier quelque chose comme “prière vraie” ou “prière juste”). La “descente de la tête au cœur” est une chose assez caractéristique, ainsi que la “chaleur du cœur” ; il paraît que, dans certains cas, il se produit une chaleur même physique qui s’extériorise et que quelques moines russes faisaient aussi fondre de la neige à une certaine distance autour d’eux, ce qui est tout à fait semblable aux effets produits par les ermites thibétains… Évidemment, il doit s’agir, tout au moins à l’origine, d’un procédé d’éveil de la Shakti
; et il y a aussi une analogie avec l’“endogénie de l’immortel” dans les enseignements taoïstes ; mais cela est-il encore compris et utilisé ainsi actuellement ? Enfin, les cellules dont vous parlez rappellent assez exactement la “Khalwah” qui est en usage dans certaines organisations islamiques. – Voilà pour le côté favorable ; mais, par ailleurs, si l’on admet que la formule peut être prononcée indifféremment en n’importe quelle langue et produire malgré tout les mêmes effets, cela est tout à fait contraire au principe même des mantras et semble la réduire au rôle d’une simple invocation religieuse. De plus, si le résultat obtenu était vraiment la possession d’un état initiatique, il est bien évident que, comme vous le dites, il serait acquis une fois pour toutes et ne pourrait jamais se perdre. La possibilité de perdre ce résultat rappelle bien plutôt le cas des états mystiques, qui sont toujours quelque chose de transitoire et sujet à s’évanouir ; il y a pourtant cette différence qu’ici du moins il y a une méthode qui exclut la passivité, ce qui est assurément bien préférable, même en admettant qu’il ne s’agisse que d’obtenir un résultat du même ordre et ne dépassant pas le domaine religieux. Le rôle du Maître, dans ce dernier cas, pourrait se réduire à n’être qu’une garantie contre les dangers possibles ; si au contraire il s’agit de quelque chose de réellement initiatique, il doit y avoir transmission d’une influence spirituelle ; c’est encore là un point douteux et qui serait à éclaircir plus complètement ; ce que vous avez pu observer à ce sujet ne paraît malheureusement pas bien satisfaisant… – Une autre chose ennuyeuse, c’est cette insistance au sujet de l’humilité ; si elle n’est considérée que comme un simple moyen de “purification”, je veux bien qu’elle puisse avoir sa valeur à ce titre comme beaucoup d’autres choses, mais, cependant, non pas uniformément pour tout le monde, car il y a lieu de tenir compte des différences de nature des individus ; en tout cas, s’il en était ainsi, elle ne pourrait avoir de rôle qu’aux stades préliminaires, et il serait inconcevable qu’elle puisse influer sur les résultats déjà atteints. – Il est singulier aussi qu’on n’envisage pas la question de la qualification ; mais admet-on n’importe qui parmi les moines, ou bien n’y a-t-il pas quelques conditions, même physiques, comme il en existe pour l’ordination ? À ce propos, je me demande (bien que la question n’ait qu’un intérêt très secondaire) si les moines prêtres sont nombreux ou s’ils ne représentent qu’une minorité dans l’ensemble. – Enfin, il y a cette histoire du Diable qui, si elle est vraiment prise d’une façon littérale, n’est pas un bon signe non plus ; au point de vue initiatique, il est sûr que cela ne peut avoir aucun intérêt ; et, s’il était possible de l’entendre symboliquement, il serait encore exagéré de lui donner une telle importance… Sans doute, on peut admettre qu’une initiation très fermée se dissimule sous une phraséologie religieuse, mais alors il doit tout de même y avoir toujours quelque chose qui marque la possibilité de faire la transposition d’un domaine à l’autre.
Comme vous, je n’attache pas une grande importance à tout ce qui est simplement d’ordre “phénoménal”, comme le fait qu’on savait que vous alliez venir ; cela peut être, suivant les cas, communication de pensée, fait mystique, etc., et ne prouve absolument rien par soi-même ; je suis entièrement d’accord avec vous là-dessus.
Je ne sais pas du tout qui est M. Eugène Mercier et n’avais jamais entendu parler de son livre. Il est étrange, si cette histoire d’“agapes souterraines” répond à quelque réalité, que vous n’ayez pu saisir aucune allusion à cela.
Je n’ai jamais eu l’occasion de parler avec d’autres moines grecs que ceux du Mont Sinaï ; mais ceux-là sont complètement ignorants de tout ésotérisme. Leur bibliothèque même, où certains s’imaginent qu’il y a des choses très mystérieuses, ne contient absolument rien de cet ordre, mais seulement des manuscrits dont l’intérêt est plutôt archéologique. Il est vrai qu’il y a eu, à une certaine époque, un bibliothécaire tellement ignorant qu’il détruisait les livres qu’il trouvait en trop mauvais état ; qui sait ce qui a pu disparaître ainsi ?…
En résumé, mon impression est que, s’il y a réellement encore quelque chose au point de vue proprement initiatique (j’entends quelque chose de tout à fait conscient), c’est moins parmi les moines ordinaires qu’il faudrait le chercher que parmi les ascètes ou les solitaires ; mais alors le problème est d’y avoir accès d’une façon quelconque, et même l’entrée dans les monastères ne paraît pas pouvoir en faciliter beaucoup la solution (ceci sous la réserve des divers points obscurs sur lesquels j’ai appelé votre attention). Dans ces conditions, mon avis est qu’il n’y aurait certainement pas avantage à prendre une décision trop hâtive et que vous pourriez avoir à regretter ; la question demande sûrement à être examinée de plus près et en prenant tout le temps voulu ; mais d’ailleurs, si vous devez trouver là ce que vous cherchez, il est bien probable qu’il se présentera par la suite des circonstances de nature à faire disparaître tout doute et toute hésitation.
En m’excusant encore du retard et de l’insuffisance de ma réponse, je vous prie de croire à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
P. S. : Avez-vous jamais entendu parler d’une organisation initiatique chrétienne qui s’appellerait le “Cèdre d’or” et qui aurait, d’après ce qu’on m’a dit, son centre dans le Liban ?
Каир, 3 сентября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)