Le Caire, 13 avril 1937
Cher Monsieur,
J’ai reçu samedi dernier votre lettre du 5 avril ; je ne veux pas tarder à y répondre, mais je vais peut-être être obligé d’abréger un peu, car j’ai encore bien des choses en retard… – Sûrement, je voudrais bien pouvoir me mettre à la préparation d’un nouvel ouvrage ; mais, tous ces temps-ci, je suis très pris par des révisions de traductions anglaises et italiennes de plusieurs de mes livres ; et il va falloir aussi que je m’occupe le plus tôt possible de compléter le “Roi du Monde” pour la réédition, car on me le réclame avec une insistance croissante.
Je ne sais ce que je pourrai faire, toujours faute de temps, pour ce que vous me demandez au sujet de votre nom ; mais, en tout cas, vous pouvez être sûr que je ne manquerai pas d’y penser à l’occasion.
Je reçois souvent des lettres de M. Vâlsan, toujours au sujet de Magl., mais heureusement il envisage maintenant les choses d’une façon beaucoup plus calme et plus “détachée”. Pour vous aussi, je pense qu’il est heureux que vous n’ayez pas persisté dans ces médiations dont vous parlez ; et ce que vous me dites des raisons qui vous ont fait cesser est encore un nouvel indice défavorable qui vient s’ajouter à beaucoup d’autres. Je n’aurais pas le temps d’entrer dans les détails (peut-être M. Vâlsan lui-même vous en parlera-t-il plus complètement) ; mais plus j’examine la question, plus mon impression se précise : il y a sûrement une influence psychique très puissante en action là-dedans, mais ce qui se trouve derrière paraît être d’un caractère tout à fait inquiétant et même plutôt “ténébreux”. – Ce que vous me dites d’autre part à propos de la “Garde de Fer” a bien l’air de se rattacher encore à des choses du même genre ; il est assez manifeste que les mêmes “forces” agissent actuellement à la fois de côtés apparemment opposés.
La question des rapports de l’Égypte et de la Dacie est encore un point qui paraît intéressant, mais difficile à éclaircir ; il est possible que la désignation de l’Égypte (qui était encore une “terre noire”, et où on trouve encore un mot “Rômit” qui rappelle assez les “Rohmans”) ne doive pas forcément être prise au sens littéral. – À propos, je pense au nom de “Romain” que se donnent les Bohémiens, appelés aussi “Égyptiens” dans beaucoup de pays, et qu’on interprète comme signifiant “les hommes” par excellence. – Quand au nom de Sésostris
, je ne sais trop ce qu’on peut en tirer, car il semble bien qu’il n’ait jamais été employé par les Grecs.
Il est peu vraisemblable que l’AVM catholique puisse être venu de la tradition hindoue ; et il doit s’agir d’une dérivation plus directe par rapport à la Tradition primordiale.
Le langage de l’hermétisme est très compliqué par une multitude de termes plus ou moins synonymes ou équivalents entre eux ; mais je pense que le “Dissolvant” doit être entendu bien plutôt comme un “agent” que comme une “matière”.
Pour les “Supérieurs Inconnus”, il semble qu’il s’agisse plutôt d’une action “sporadique” en quelque sorte, après la rupture des liens initiatiques réguliers pour le monde occidental. – Il y a toujours quelques restes de Maç∴ opérative ; mais les personnages dont vous parlez, au début du XIXe siècle, appartenaient à des rites de hauts grades (Alexandre Ier aussi, d’ailleurs), ce qui est une chose toute différente. Le cas d’Eckarthausen est moins clair, et ressemble un peu à celui de Boehme ; il y a bien chez lui une part d’hermétisme, mais jusqu’où cela va-t-il ?… – Pour Napoléon, je pensais, en connexion avec Malte, à quelque chose se rattachant aux Ordres de chevalerie ; il est d’ailleurs assez curieux que Malte paraisse avoir été un “centre” dès les temps préhistoriques.
Je n’ai aucun souvenir d’avoir écrit un article intitulé “Initiation sacerdotale”, et en tout cas je ne retrouve pas cela, de sorte que je ne comprends pas bien de quoi il s’agit ; voudrez-vous avoir l’obligeance de me le préciser la prochaine fois ?
Je ne savais pas que la Dacie avait été représentée avec une pique portant une tête d’âne ; cela pourrait signifier la victoire sur ce que celle-ci représente. – “Abul-Hawl” n’est pas le nom d’un personnage ; c’est simplement le Sphinx qui est désigné ainsi en arabe ; le sens littéral est “père de l’épouvante”.
J’ai le livre d’“Inquire Within”, et même un second qu’il a fait paraître l’an dernier, “The Trail of the Sergeant”, où ce que vous avez remarqué est encore beaucoup plus accentué, à tel point que j’en ai parlé, sans d’ailleurs le nommer, dans un article pour les “ Études Traditionnelles ” de mai ; il est assez curieux que vous m’ayez parlé de cela juste au moment où je l’écrivais !
J’avais cru comprendre que X. était un Syrien, mais je vois maintenant qu’il est seulement allé en Syrie ; quelle est en réalité son origine ? – Quant à Alî Abdul-Haqq, ou au personnage, quel qu’il soit, qui a répondu sous son nom, je dois avouer que je suis tout aussi étonné que vous. Non seulement il connaît certaines choses, ce qui est moins étonnant s’il s’agit réellement d’un Oriental, fût-il loin d’être un “Maître” ; mais je ne crois pas possible que ces réponses viennent d’un contre-initiation ; à moins
(car il faut tout envisager) qu’il n’ait simplement copié cela quelque part pour faire illusion ; mais alors, si adroit qu’il puisse être, il serait bien étonnant que cela n’apparaisse pas tôt ou tard… Ce qui m’intrigue un peu, à cet égard, c’est la ressemblance très grande du langage de celui que j’emploie moi-même ; et que j’ai été obligé de “fabriquer” en quelque sorte pour rendre des choses inaccoutumées dans les langues occidentales ; comme les mêmes choses peuvent évidemment s’exprimer de bien des façon différentes, il est assez étonnant qu’on tombe juste sur les mêmes expressions ; cela ne vous a-t-il pas frappé aussi ? – Les exercices respiratoires ne sont pas quelque chose de bien “compromettant” ; des indications plus ou moins semblables se trouvent un peu partout, de sorte qu’il n’y a là rien de vraiment caractéristique. Ce qui est un peu singulier, par ailleurs, c’est qu’il ne soit nullement question de rattachement à une forme traditionnelle définie ; il est vrai qu’on pourrait dire qu’il ne s’agit là que de quelque chose de tout à fait “préliminaire"… Mais, s’il y a une chose sérieuse et véritablement initiatique, comment se fait-il qu’on juge bon de s’adresser à un milieu aussi peu approprié ? L’explication la plus simple, ce serait qu’il n’y ait ni cela ni la contre-initiation là-dedans, mais encore une nouvelle entreprise de “contrefaçon” comme il y en a tant, peut-être seulement plus habile que beaucoup d’autres ; mais enfin, le mieux est d’attendre la suite pour voir quelle tournure cela prendra…
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 13 апреля 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)