Le Caire, 16 mars 1937
Cher Monsieur,
Voilà déjà un peu plus d’une semaine que j’ai reçu votre lettre du 26 février, et je n’ai pas encore pu arriver à y répondre ; je me suis trouvé quelque peu fatigué tous ces temps-ci, ce qui m’a encore bien mis en retard pour tout.
Il est assurément regrettable que vous vous sentiez si isolé ; la “protection” même dont vous parlez ne peut évidemment pas s’exercer d’une façon aussi pleinement efficace que si vous vous trouviez dans un milieu traditionnel, mais enfin, malgré cela, je ne pense tout de même pas qu’elle soit jamais négligeable…
Il y a très longtemps que je n’ai pas eu de nouvelles de M. Avramescu ; par contre, M. Vâlsan m’a déjà écrit plusieurs fois depuis qu’il est à Paris, et il m’a envoyé un volumineux travail sur Magl., que je n’ai pas encore eu le temps d’examiner entièrement en détail, de sorte que je n’ai pas encore une idée très juste de ce qu’il peut y avoir réellement au fond de tout cela…
Il se peut qu’il y ait parfois en effet un certain vague dans l’emploi des mots “hâl” et “maqâm”, mais le sens propre est bien celui d’un état transitoire pour le premier et d’un état stable et définitif pour le second ; vous avez donc raison de les faire correspondre à une réalisation virtuelle et à une réalisation effective. – Je pense, à ce propos, à ce qui est dit de Plotin, qu’il n’aurait atteint certains états que 3 ou 4 fois dans sa vie ; si cela est exact, il faudrait en conclure à une réalisation demeurée chez lui très imparfaite, puisqu’elle n’aurait pas été accomplie une fois pour toutes et qu’elle se serait bornée ainsi à des états simplement passagers.
Les Tantras sont présentés sous formes de dialogues entre Shiva et Shakti
; c’est sans doute pourquoi on a l’habitude de considérer le tantrisme comme impliquant essentiellement la considération de ces deux principes complémentaires ; mais en réalité il peut y avoir, en dehors de cela, bien d’autres choses qui soient inspirées plus ou moins directement de la doctrine des Tantras ; et on peut parler d’un tantrisme en quelque sorte diffus, non pas seulement dans le Shivaïsme, mais même aussi dans le Vishnouïsme, tout au moins dans les formes qu’ils revêtent actuellement l’un et l’autre ; bien entendu, tout cela est presque impossible à délimiter exactement.
Mario Meunier m’a en effet envoyé son livre sur Apollonius de Tyane, et je l’ai lu aussi ; mais il parait bien difficile de savoir exactement ce que le personnage a pu être en réalité, et quelle importance il convient de lui attribuer ; tout n’est pas parfaitement cohérent là-dedans, et souvent, en admettant les faits tels qu’ils sont rapportés, on se demande quel degré de connaissance il pouvait avoir atteint. D’un autre côté, on ne peut évidemment pas le rendre responsable des évocation d’Éliphas Lévi ou d’autres histoires plus ou moins douteuses du même genre ; cela est toujours un peu ennuyeux mais il y a bien peu de personnages de quelque réputation que les milieux occultistes n’aient pas prétendu accaparer ainsi à leur profit…
Votre question au sujet de l’état des Adeptes ne me paraît pas tout à fait claire ; dès lors qu’un être est passé au-delà du nom et de la forme, toutes les connexions qu’il a pu avoir antérieurement se trouvent rompues par là même, et la question d’une “identité” individuelle ne paraît même plus avoir de sens en pareil cas ; est-ce cela que vous avez voulu dire ?
La Ligue paraît bien avoir été la dernière manifestation extérieure de ce qui, antérieurement, s’était manifesté aussi dans la “mission” de Jeanne d’Arc ; je ne pense pas qu’on puisse parler proprement de R+C en ce cas ; mais le rôle des Guise n’en serait pas moins certainement intéressant à étudier. Bien que cela encore ne paraisse pas facile à éclaircir complètement. – Quant à la phrase de mon article que vous rappelez, je dois dire que j’ai eu en vue une “possibilité” bien plutôt que des cas déterminés ; on pourrait peut-être arriver à trouver quelque chose de tel au moyen âge, mais, dans l’histoire moderne, c’est beaucoup plus douteux…
Si “Smei” a signifié dragon, ce serait peut-être à rapprocher d’une désignation des chefs chez les Celtes. D’autre part, ce mot ressemble beaucoup à une racine arabe et hébraïque exprimant une idée d’“élévation”, mais il semble bien peu vraisemblable qu’il y ait là une parenté réelle.
Votre remarque sur “Tuzla” est curieuse, mais c’est peut-être aller un peu loin, du moins pour “ATL”, où le groupe TL représente en réalité une lettre unique et, par conséquent, ne peut pas se dissocier. – Je ne crois pas non plus que la réunion de IO et OM dans les lettres latines I.O.M. puisse répondre à une intention ; on pourrait aussi remarque que ces mêmes lettres forment exactement le mot qui signifie “jour” en hébreu et en arabe, mais je n’oserais pas tirer de là des conséquences quelconques !
Je serais bien étonné qu’Osiris puisse avoir un rapport avec la tradition hyperboréenne ; tout ce que vous citez à ce sujet paraît reposer entièrement sur une confusion avec Dionysos, que les Grecs ont faite en effet ; je ne sais pas trop quelles raisons pourraient bien justifier une telle assimilation. Je n’ai jamais vu nulle part la forme Οστρη ; où cela se rencontre-t-il ? – Quant au Caucase, il semble évident que c’est une dénomination qui a eu bien des applications géographiques différentes ; il faudrait seulement pouvoir trouver si elles ont entre elles une relation plus précise…
Ce que vous me signalez au sujet de la racine bar et rab me paraît réellement très important ; je pense aussi qu’un tel retournement n’est nullement impossible, et les interprétations qu’il permet sont en effet bien remarquables. – Quant au “noir”, je sais bien qu’on trouve des désignations comme celles de “peuple noir”, de “têtes noires”, etc., là où elles ne peuvent réellement pas s’appliquer à une race noire, comme en Chine et en Égypte par exemple ; il n’y a donc là, au fond, rien de contradictoire non plus avec la tradition hyperboréenne ; seulement, jusqu’ici, je n’en avais jamais vu d’exemples mentionnés de ce côté. Si on pouvait parler en ce cas d’une “Éthiopie”, on pourrait aussi, sans doute, parler d’un “Prêtre Jean” ; mais peut-on trouver, pour justifier plus complètement ce dernier point, quelque indication nette d’une union des fonctions sacerdotale et royale chez les anciens princes roumains ?
Je passe maintenant à un tout autre sujet : pour Zaharoff, vous savez sans doute que des inconnus ont essayé d’ouvrir sa sépulture, probablement pour s’assurer de l’identité du corps ; on s’est d’ailleurs empressé de faire le silence sur cette affaire ! D’un autre côté, ce qui me paraît quelque peu étonnant, ce n’est pas qu’il ne soit pas réellement mort, mais plutôt qu’il soit encore sur la Côte d’Azur, où il doit être trop connu de beaucoup de gens pour pouvoir passer facilement inaperçu… – Quant à l’ex-roi, ce qu’on en dit dans l’entourage de D. confirme bien encore ce que je pensais ; mais sans doute doit-il être considéré plutôt comme un instrument. Ce qui est encore curieux, c’est ceci : l’astrologue Maurice Privat, qui a des relations assez suspectes (il s’est vanté lui-même de recevoir des émissaires du “C te de Saint-Germain”), a publié un livre de prévisions sur 1937 ; c’était écrit avant l’abdication, et il ne la prévoit pas du tout, puisqu’il donne même des détails sur le couronnement ; mais, en outre, il annonce que le roi sera “le futur arbitre du monde” ; qui sait si on a renoncé à lui faire jouer ce rôle… plus tard ?
Pour ce qui est de la nouvelle affaire concernant la Syrie, cela paraît assez grave en effet, mais ne représente pas en réalité quelque chose d’entièrement nouveau. Ce pays est le siège de plusieurs organisations hétérodoxes d’un caractère très suspect, à commencer par les Ismaïliens ; et le chef de la branche indienne de ceux-ci n’est autre que l’Agha-Khan (reportez-vous ici à la fameuse liste). D’un autre côté, Crowl. dit être en rapport avec un certain “Temple du Désert” qui serait situé dans la même région, et où résiderait un “Maître” nommé Ara ibn Shams… À ce propos, je ne comprends pas bien si le nom que vous citez serait celui du “Maître” ou celui de son disciple ; en tout cas, c’est un nom tout à fait “normal”, mais il ne me rappelle rien… – Le fait de fréquenter la S.T. semblerait plutôt convenir à un Béhaïste ; mais ceux-là, bien que plus ou moins en sympathie avec tous les mouvements “néo-spiritualistes” de l’Occident, sont en somme plutôt insignifiants et assez peu dangereux par eux-mêmes ; leur centre est aussi en Syrie, à S t
Jean d’Acre, mais la plus grande partie de leurs adhérents se trouve en Amérique. – Enfin, si vous avez d’autres précisions, vous voudrez bien ne pas oublier de m’en faire part…
Dans sa dernière lettre M. Vâlsan fait allusion à une récente dissolution de la Maç∴ en Roumanie ; je n’en ai pas entendu parler par ailleurs ; à la suite de quels événements cela se serait-il produit ?
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 16 марта 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)