Le Caire, 30 décembre 1936
Cher Monsieur,
J’ai reçu votre lettre il y a quelques jours déjà, et je m’excuse de n’avoir pas pu y répondre aussitôt. – Aujourd’hui, je reçois un mot de M. Vâlsan m’annonçant son arrivée à Paris ; il me récrira sans doute bientôt au sujet des événements de Magl. dont il me dit avoir parlé encore avec vous avant son départ de Bucarest.
Je sais bien que Sidi Aïssa n’écrit pas très volontiers, probablement à cause de ses occupations, car souvent je suis très longtemps aussi sans avoir aucune nouvelle de lui. Je vous avoue pourtant que je préfèrerais que ce soit lui qui réponde aux questions que vous vous posez concernant la “réalisation”, pour bien des raisons, et avant tout parce que c’est lui qui vous a reçu dans la tarîqah. Il est vraiment regrettable que vous vous trouviez ainsi isolé en quelque sorte, car il y a là bien des choses qu’il n’est guère possible de traiter de cette façon, du moins si on veut le faire avec quelque précision. En somme, ce que vous me dites de la façon dont vous procédez me paraît bien, et je ne vois pas trop quelles observations on pourrait y faire, sous la seule réserve que cela reste bien dans les limites des instructions qui vous ont été données (et vous voyez qu’ici c’est Sidi Aïssa seul qui peut savoir à quoi s’en tenir). En tout cas, j’appelle votre attention, bien que ce soit peut-être inutile puisque vous ne faites pas allusion à cela, sur le fait qu’il ne faut jamais faire le dhikr debout quand on est seul ; la règle est même que pour cela il faut être sept au minimum. D’autre part, pour cette sorte de “voyage” dont vous parlez, il me semble qu’il peut être dangereux de trop insister, ou d’une façon trop expressément voulue, sur la première partie, celle qui correspond à la “descente aux Enfers” ; je doute qu’il y ait vraiment avantage à s’appesantir sur cette sorte d’épuisement des possibilités inférieures, et, tout au moins, il faut qu’il n’y ait jamais là rien de “forcé”. – Je suis toujours un peu gêné par l’emploi que vous faites, en tout cela, de la terminologie alchimique, parce que je ne suis jamais tout à fait sûr de la comprendre exactement dans le même sens où vous-même avez voulu l’entendre ; vous savez en effet à combien d’interprétations diverses elle peut donner lieu… – Quant à la question des conditions pour que, de virtuelle, la réalisation deviennent effective, je ne crois pas qu’il soit possible de les formuler nettement ; c’est là une chose qui peut se produire d’une façon assez subite à un moment donné, et que, à cet égard, je comparerais volontiers à la cristallisation d’une solution sursaturée ; et il est bien évident qu’il y a là quelque chose qui échappe à toute initiative de la part de l’individu. – Vous avez grandement raison de vous maintenir toujours en état de parfaite lucidité ; comme le dirait le Sheik d’ici, “il ne faut jamais oublier que c’est l’homme qui doit dominer le hâl
(l’état) et non pas le hâl qui doit dominer l’homme”.
Une aspiration “vers en haut” ne peut correspondre qu’à sattwa
, donc à quelque chose qui relève encore du manifesté. Pour ce qui est du Non-Manifesté, je ne vois pas d’autre symbolisme spatial, si on peut encore l’appeler ainsi, que celui du “vide” ; du reste, tout symbole ne peut être ici que d’apparence “négative”.
Ce que j’ai voulu dire pour le Tantrisme, c’est qu’il est en quelque sorte diffus dans toute la doctrine hindoue, du moins sous sa forme présente (je veux dire depuis le début du Kali-Yuga
), et qu’il est réellement impossible de lui assigner des limites nettement définies. Pour ce qui est de Shankarâchârya, il existe de lui des hymnes qui sont nettement tantriques, même dans un sens plus ordinaire et plus restreint, puisqu’ils sont adressés à la “Shakti”. Dans les temps modernes, Râmakrishna a été avant tout “shâkta”, donc tantrique ; on ne voit cependant pas qu’il se soit jamais occupé spécialement du “Kundalinî-Yoga”.
Ce que vous me dites de la suite de vos recherches sur la tradition dacique est toujours très intéressant ; je suis content que mon article sur le sanglier et l’ourse ait pu attirer votre attention sur d’autres points comme ceux que vous me signalez et qui sont en effet bien remarquables. Je me pose une question que peut-être vous pourriez résoudre : quelle peut être l’origine ou l’étymologie du nom des “Smei” ? Cela aiderait sans doute à fixer quel a été réellement leur premier caractère… Un autre point qui ne me paraît pas tout à fait clair, c’est le sens du changement d’homme en femme ou inversement comme conséquence d’une malédiction, à moins qu’on ne veuille y voir quelque chose qui contrarie le développement des possibilités d’un être en conformité avec sa nature propre. – Pour les noms de lieux dont vous parlez, est-ce que Tuzla ne semble pas faire en quelque sorte double emploi avec Tulcea ? Quant au méridien des Pyramides, il est bien possible qu’il ait une certaine importance spéciale, mais, peut-être à cause de toutes les fantaisies qu’on raconte là-dessus, je ne me suis jamais attaché à examiner cette question. – Vos remarques sur le symbolisme de Io sont vraiment curieuses aussi ; avez-vous trouvé des figurations marquant d’une certaine façon les deux aspects IO et OI ? Quant à l’importance du noir, votre supposition n’aurait rien d’invraisemblable en soi, car beaucoup de peuples différents, y compris les Chinois, se sont qualifiés de “têtes noires”, “visages noirs”, etc. ; cependant, cela s’accorde-t-il bien avec le cas d’une tradition d’origine hyperboréenne ?
Vous savez peut-être que, il y a 2 ou 3 mois, la mort de Zaharoff avait déjà été annoncée, puis démentie (et ce n’était pas la première fois) ; mais maintenant on assure que c’est bien vrai. J’ai pourtant eu quelques doutes, en apprenant la façon presque clandestine dont s’était fait l’enterrement. Ce que vous me dites à ce sujet est encore bien étrange, mais il convient naturellement d’attendre que vous soyez fixé d’une façon pus sûre. Il y a aussi le fait que cela s’est produit juste au moment qu’il avait indiqué pour le début d’une nouvelle action… D’autre part, quel que soit le caractère de cette “disparition”, avez-vous remarqué sa coïncidence avec l’abdication du roi d’Angleterre, ce qui semble avoir aussi des “dessous” assez énigmatiques ? – Pour la dernière question, il m’est bien difficile de vous dire ce que vous devez faire ; il peut y avoir un certain intérêt à être informé de ce qui se passe, mais, d’un autre côté, il est sûr qu’il peut y avoir quelque danger, ne serait-ce que celui d’éveiller des soupçons à un moment ou à l’autre. D’autre part, auriez-vous quelque raison plausible à invoquer pour refuser la proposition qui pourrait vous être faite ? Quelle que soit la bêtise des gens, il est toujours plus prudent de ne pas trop se reposer là-dessus…
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 30 декабря 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)