Le Caire, 10 novembre 1936
Cher Monsieur,
Voilà longtemps en effet que je n’avais eu de vos nouvelles, mais je pensais bien que vous n’étiez sans doute pas encore rentré à Bucarest. – Quant à M. Avramescu, il m’a expliqué en effet le changement de ses intentions, mais il y a longtemps aussi que je n’ai rien reçu de lui.
Au sujet de la communication de Zaharoff, j’ai cherché de plusieurs côtés à avoir un renseignement sur le “grand événement astronomique” dont il parlait, mais personne n’a pu découvrir rien de réellement important dans cet ordre ; je ne sais donc toujours pas ce qu’il faut penser de cela… – À propos de Zaharoff, vous avez peut-être vu qu’on avait fait courir récemment le bruit qu’il était mourant et même mort ; ce n’est d’ailleurs pas la première fois, et tout cela a ensuite été ensuite démenti par T.S.F.
Pour ce qui est des histoires de la Grande Pyramide, vous verrez dans les “Études Traditionnelles” de ce mois-ci mon compte rendu du livre en question ; il paraît que celui-ci a un succès incroyable et se vend par milliers d’exemplaires, grâce d’ailleurs à une propagande savamment organisée pour n’être pas encore bien suspecte… Quand vous aurez lu tout cela tout d’abord, vous me direz s’il y a à ce sujet des questions sur lesquelles vous voudriez avoir plus spécialement des éclaircissements. – Il continue à sortir de tous côtés des prédictions de l’entrée dans une “ère nouvelle” pour cette fin d’année ; ce devrait être “la fin de grande tribulation”, et, avec la tournure des évènements actuels, on ne s’en aperçoit vraiment guère jusqu’ici… Quoi qu’il en soit, mon impression est bien qu’ on veut faire arriver “quelque chose” en entretenant toutes ces suggestions, qui ne prennent malheureusement que trop bien sur la mentalité de notre époque…
On dit ici que Gog et Magog sont des peuples qui vivent sous terre, et qui sortiront peu avant la “fin des temps” ; chose assez curieuse, on les regarde tantôt comme des nains et tantôt comme des géants, et ce n’est pas le seul cas où ces deux idées qui semblent opposées se trouvent en quelque sorte confondues…
On parle toujours de 7 Pôles secondaires, bien que, naturellement, leur correspondance ait changé suivant les périodes. Le “Roy du Ciel” peut avoir été l’un d’eux, car il est bien entendu que les désignations qui conviennent en premier lieu au Pôle suprême peuvent s’appliquer aussi à ses représentants par rapport à telle ou telle forme traditionnelle. – Le Mazdéisme véritable n’existe plus guère que du côté du Turkestan ; il n’a aucune relation avec les Parsis de l’Inde, qui n’ont conservé que quelques fragments de leur tradition (c’est tout ce qu’on en connaît en Europe), et qui sont généralement très ignorants et très “modernisés”. Il paraît aussi qu’il y a encore des Mazdéens en Perse même, dans certaines parties peu accessibles de la province de Mazanderan, je tiens la chose du fils d’un ancien gouverneur de cette province, qui avait d’ailleurs été fort étonné lui-même quand il avait fait cette découverte.
Napoléon avait été initié à Malte (en 1798 si je ne me trompe) à la Maçonnerie et peut-être aussi à quelque chose d’autre ; quand il vint ici, il adhéra à l’Islam et prit le nom d’Ali, fait qui semble assez peu connu. Les Loges militaires qui existaient dans la plupart de ses régiments semblent bien, en Allemagne surtout, avoir joué dans ses conquêtes un rôle peut-être plus grand que celui des batailles elles-mêmes ; la reddition des villes se traitait bien souvent entre ces Loges militaires et les Loges locales. – Son rôle aurait dû être de réaliser une sorte d’unification, ayant même un lien avec l’Orient (par l’Égypte si la chose avait réussi de ce côté). Il est difficile de dire exactement quand sa “déviation” a commencé, mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle est devenue définitive lors de son divorce et de son second mariage.
Le rôle d’Henri IV peut s’expliquer très bien par l’éducation protestante qu’il avait reçue. Quant à Richelieu, qui acheva la destruction de la féodalité, il est vraisemblable qu’il a été l’instrument de quelque chose qui pourrait bien tenir à la contre-initiation ; je pense au rôle joué auprès de lui par le personnage qu’on surnomme l’“Éminence grise”, et qui semble n’avoir jamais été bien éclairci… – À propos des Bourbons, savez-vous que les Médicis étaient d’origine juive ? Ils descendaient, comme le nom l’indique d’ailleurs, d’une famille de médecins juifs établis à Florence.
Ce que vous avez recueilli au sujet du Mont Kaliman est vraiment bien curieux encore ; mais que veux dire le nom de “Nedeïa” ? – L’histoire de l’“Oie d’or” est particulièrement significative en effet ; cela me rappelle d’autres histoire à propos de “trésors souterrains” : j’ai entendu parler de “sièges d’or” cachés dans des grottes, tant en France que dans l’Afrique du Nord ; en Provence, il y a aussi une histoire de “chèvre d’or”, et le symbolisme de la chèvre, dans cette connexion, paraît avoir une assez grande importance ; mais, pour ce qui est de l’oie, votre interprétation me semble tout à fait juste. – Les autres choses concernant ces bandits, cette herbe, etc., sont bien étranges aussi ; et ce qui est le plus étonnant, c’est que tout cela se soit maintenu jusqu’à une époque si récente. Maintenant, la question qui se pose devant tout cela est surtout celle-ci : y a-t-il encore actuellement quelqu’un qui conserve consciemment le dépôt de la tradition dacique ? Il semble bien que ce serait là la condition essentielle de la possibilité du “renouveau” que vous envisagez…
Pour ce qui est de votre autre question, je pense que les avantages de la contemplation supportée par des moyens tels que le dhikr sont bien en effet ceux que vous dites, et que par conséquent il convient d’en profiter ; la contemplation pure et simple peut sembler quelque chose de plus direct, mais en fait, quant aux résultats à en obtenir, c’est plutôt le contraire qui peut avoir lieu dans bien des cas. – Il ne faut pas sans doute généraliser, car les mêmes moyens ne conviennent pas également à tout le monde ; mais, presque toujours, il faut observer tout au moins une certaine “gradation” et procéder en quelque sorte par étapes. C’est pourquoi je me demande si une contemplation directe de Parama-Shiva
, comme vous le dites, tout en étant possible en principe, peut être bien “praticable” ; quant au réveil de la Shakti
, il va de soi que ce n’est qu’une méthode parmi les autres, et sans doute une des plus dangereuses… Mais il n’y a pas que cela qui soit “tantrique” ; ce terme a en réalité un sens beaucoup plus étendu qu’on ne le pense habituellement, et aussi, il faut le dire, moins nettement délimité.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 10 ноября 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)