Le Caire, 28 août 1936
Cher Monsieur,
Je m’excuse d’avoir tant tardé à vous écrire ; j’ai bien reçu vos deux lettres du 6 juillet et du 11 août, mais, m’étant absenté pendant quelques temps (ce qui ne m’arrive d’ailleurs que bien rarement), je les ai trouvées seulement à mon retour. Tant de correspondance s’est accumulée pendant ce temps que maintenant je ne sais plus trop comment arriver à en sortir ; aussi vais-je peut-être être obligé, pour aujourd’hui, d’abréger quelque peu ma réponse, pensant que cela vaut tout de même encore mieux que de la retarder davantage…
Sidi Ibrahim m’a parlé aussi, de son côté, de ce que vous lui avez écrit au sujet du sens de la demande que vous aviez adressée à Clavelle ; tant mieux si tout est expliqué maintenant, mais je me demande vraiment comment un tel malentendu a pu se produire ! – À propos de ces manipulations “alchimiques” dont vous me parlez, je ne vois en somme rien d’impossible à ce que certaines choses prennent parfois cette forme spéciale ; mais je pense qu’au fond il faut plutôt voir là simplement un mode d’expression particulier, et qu’en somme les mêmes choses pourraient aussi se traduire d’une façon différente, n’ayant rien de spécifiquement alchimique ; et, d’autre part, je ne crois pas que le symbolisme alchimique puisse aller jusqu’à s’appliquer à des états informels.
La division que vous envisagez parmi les initiés, par rapport à la réalisation métaphysique, est certainement juste ; mais il est évident que c’est le passage à la réalisation effective (3e groupe) qui est le plus rarement et le plus difficilement obtenu, surtout dans des conditions comme celles de l’époque actuelle, où presque tout y fait obstacle.
M. Vâlsan ne m’a pas écrit jusqu’ici, comme vous me l’annonciez, au sujet de Maglavit et d’autres choses plus ou moins similaires auxquelles vous faites allusion ; je dois donc attendre encore pour savoir plus exactement de quoi il s’agit…
Quant à la “Garde de Fer”, ce que vous m’en dites ne me paraît pas entièrement rassurant ; je me méfie toujours de certaines “révélations” et “missions” (je n’ai vu que trop de choses de ce genre) ; et je ne pense pas qu’actuellement un mouvement “extérieur” quelconque, en Europe, puisse réellement être fondé sur des principes traditionnels. Le mieux me paraît être de se tenir autant que possible à l’écart de toutes ces activités, qui ne peuvent guère qu’être inutilement dangereuses. Il faudrait d’ailleurs s’entendre sur le sens exact de ce que vous appelez une “restauration shivaïte”, je ne pense pas que cela doive forcément impliquer un usage extérieur de la violence…
Je n’ai jamais entendu dire qu’Anatole France ait été rattaché à quoi que ce soit ; il est probable qu’il a servi seulement d’“instrument” comme bien d’autres ; ce qu’il y avait de conscient chez lui était surtout affaire d’“érudition” ; et d’une érudition qui allait parfois jusqu’à un véritable plagiat.
Ce dont je vous ai parlé au sujet de Mme
Lazar a bien eu lieu en 1925, d’après de nouveaux renseignements ; cela paraît donc bien correspondre à l’affaire du château de Huniade. – Quand au rôle de la reine Élisabeth, il me semble en effet bien étrange ; mais jusqu’à quel point pensez-vous qu’elle puisse en avoir eu réellement conscience ? Les “clairvoyants” jouent souvent le rôle de dupes plus facilement que les autres…
Pour ce qui est de la réponse de Bazil Zaharoff au sujet de la venue du “Grand Instructeur”, elle est vraiment singulière, mais, à part l’indication de la date, peu claire sur bien des points. Je me demande ce que peut être le “grand événement astronomique” dont il s’agit ; il faudrait que je tâche de trouver quelques renseignements là-dessus, d’autant plus que cela pourrait peut-être aussi éclaircir en même temps le passage où il est question de la Vierge… En tout cas, certaines remarques que j’ai faites ces temps-ci m’ont déjà donné à penser que Bazil Zaharoff pourrait bien envisager une utilisation spéciale de l’astrologie pour ses projets. – La désignation du “Compatissant” paraît bien n’être que la traduction du nom de Maitreya ; y a-t-il là simplement une “adaptation” aux conceptions théosophistes ? Ce qui ne paraît pas douteux, c’est que le personnage est bien le même que le prétendu “Roi du Monde” qui aurait actuellement 16 ans ; mais, s’il est en réalité ce que vous pensez, le rôle des Arabes ne pourra être que de le combattre ; la tradition islamique est tout à fait formelle là-dessus. Seulement, il semble bien qu’ on cherche à provoquer des confusions entre des manifestations de caractère opposé, qui devront peut-être se produire simultanément ou à peu près ; du reste, Arm. ne doit-il pas être en quelque sorte une “contrefaçon” messianique ? – Quant au théâtre de son action, je ne comprends pas très bien pourquoi il ne dépassera pas votre pays ; je remarque seulement qu’il est dit “vers le Nord”, non pas “vers l’Ouest” comme vous semblez l’interpréter. – Enfin, pour ce qui est du nom de l’“Homme blanc”, il me paraît encore se rattacher à la “contrefaçon” (comme le nombre de 12 pour ceux qui l’assisteront), puisque la couleur blanche a toujours été attribuée symboliquement aux centres spirituels.
Ce qui est encore assez inquiétant, ce sont certaines concordances avec les “prophéties” soi-disant basées sur les mesures de la Grande Pyramide ; peut-être avez-vous aussi entendu parler de cela. Il y a là encore des choses d’un caractère tout à fait suspect ; faites-moi penser à vous en reparler la prochaine fois…
La 7e forme traditionnelle à ajouter à celles que vous énumérez est le Mazdéisme ; mais je dois dire qu’il ne s’agit pas de ça ici des Parsis, qui n’ont conservé que des fragments plus ou moins incohérents, bien que ce soit là tout ce qu’on connaît ordinairement comme Mazdéisme.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 28 августа 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)