Le Caire, 24 février 1936
Cher Monsieur,
J’ai reçu votre lettre il y a déjà quelques jours, et j’ai déjà communiqué votre horoscope à quelqu’un qui pourra peut-être en tirer quelque chose, du moins à titre d’indication, car je ne crois guère qu’il soit possible de faire plus ; enfin, je vous dirai ce que cela a donné…
J’ai su indirectement que F. S. avait bien reçu votre lettre ; il est maintenant à Amiens, et je pense qu’il va pouvoir y rester, mais je n’ai pas encore son adresse exacte.
Clavelle m’avait dit qu’il vous avait retourné votre manuscrit, et aussi que vous espériez pouvoir trouver une combinaison pour faire faire les clichés ; je veux donc croire que tout cela va pouvoir s’arranger maintenant sans nouvelles difficultés.
Pour les rochers du mont Karaiman, il est assez vraisemblable en effet que leur disposition peut se rapporter à des constellations ; je crois que, pour pouvoir s’en rendre compte plus exactement, il faudrait pouvoir prendre des photographies en avion comme on l’a fait pour Glastonbury ; peut-être, malgré leur mauvais état, certaines formes d’ensemble apparaîtraient-elle ainsi plus ou moins nettement… Il semblerait même que, si le centre dont il s’agit s’est maintenu aussi tard que tant de choses le laissent à penser, les figurations devraient avoir été entretenues comme les autres l’ont été par les moines de Glastonbury ; et, d’après ce que vous m’écriviez dernièrement, les Templiers pourraient aussi avoir joué un certain rôle dans les deux cas…
Une chose à laquelle cela me fait penser en ce moment : savez-vous s’il y a sur les rochers en question des signes quelconques, et en particulier des empreintes de pieds d’hommes, de chevaux, etc., comme on en trouve dans tant de régions (au Sinaï, ce sont des pieds de chameaux) ? C’est d’ailleurs là une question très énigmatique et que je n’ai jamais pu arriver à bien éclaircir jusqu’ici ; certains veulent voir aussi là-dedans un symbolisme stellaire ; en tout cas, c’est si général, en connexion avec ce qu’on pourrait appeler les sanctuaires préhistoriques, que cela paraît bien avoir une réelle importance.
Les choses que vous avez trouvées encore sur le Dieu suprême des Daces, sur les rois et grands prêtres, etc., sont toujours fort intéressantes et paraissent apporter autant de nouvelles confirmations en ce qui concerne les caractères du centre en question.
C’est bien en effet à Baber et à Akbar que je pensais ; quant à Tamerlan lui-même et à Gengis-Khan, vous n’avez certainement pas tort d’y voir des manifestations (ne disons pas des incarnations) de la “rigueur”. Un autre cas bien singulier, dans le même ordre d’idées, c’est celui du Khalife El-Hakim bin-Auri’llah, qui fut un effroyable tyran, et qui est considéré par les Druses comme une manifestation divine. Il y a évidemment dans tout cela quelque chose qui est en rapport avec un aspect “destructif” qui se retrouve aussi, dans l’Inde, lié à certaines formes shivaïtes et tantriques. Tout cela est assurément assez difficile à expliquer d’une façon tout à fait claire ; et, pour en dire des choses précises au point de vue historique, il faudrait entreprendre des recherches qui ne seraient certainement pas sans intérêt, mais qui demanderaient beaucoup de temps…
Je n’ai jamais eu l’impression qu’il y ait quelque chose de bien intéressant chez Gandhi, qui, au fond, s’est toujours beaucoup ressenti de son éducation européenne et est resté très ignorant au point de vue traditionnel ; bien entendu, cela n’exclut pas qu’on ait pu se servir de lui d’une certaine façon, et j’ai aussi entendu faire quelques allusions à cela autrefois ; mais, en tout cas, il me semble que son rôle soit bien diminué maintenant… Quant à Arabindo Ghose, il était autrefois avec Tilak, à une époque où Gandhi était encore tout à fait inconnu dans l’Inde ; mais, depuis lors, il semble s’être complètement retiré de toute activité touchant de près ou de loin à la politique. À un autre point de vue, ce qui est quelque peu fâcheux en ce qui le concerne, c’est qu’il y a dans son entourage des éléments français qui sont assez suspects ; de plus, il paraît que tout ce qui est publié sous son nom serait en réalité rédigé par ses disciples, et on m’a même assuré qu’il n’en contrôlait pas l’exactitude.
Quant à Vivîkânanda, il est bien certain que, comme vous le dites, il n’y a aucun sens métaphysique qui apparaisse dans ses écrits, et d’ailleurs, s’il y avait eu chez lui une compréhension véritable, il n’aurait jamais entrepris cette sorte de propagande qui impliquait toutes sortes de concessions aux idées occidentales ; il est vrai que, d’après ce qu’on me dit, il l’a beaucoup regretté à la fin, et il serait arrivé à se rendre compte alors, mais trop tard, que c’était une erreur. Quant aux enseignements de Râmakrishna, on ne les connaît guère qu’à travers lui, et il est plus que probable qu’il les a “arrangés” en conformité avec sa propre façon d’envisager les choses.
Ce que je voulais dire à propos du centre spirituel d’Abyssinie, c’est que certains peuvent avoir intérêt, non seulement à détruire ce qui en subsiste encore, mais à occuper le point même où il est localisé, puisque la situation des lieux a une importance en elle-même. Je me rappelle, à ce propos, que j’avais remarqué autrefois des choses singulières sur les points où les Bolcheviks avaient établi leur principaux “noyaux” d’influence, notamment du côté de l’Asie centrale… On pourrait facilement faire des remarques du même genre pour l’Angleterre ; pensez par exemple à ce qu’ont été anciennement des lieux tels que Malte, Chypre, etc. Maintenant, il faut ajouter qu’il ya des États occidentaux qui sont manœuvrés plus directement que les autres par des organisations relevant de la contre-initiation ; et cela nous ramène précisément à votre histoire de Bazil Zaharoff. – Je comprends que celle-ci vous inquiète fort, d’après ce que vous m’en dites cette fois, car il y a évidemment quelque chose d’anormal dans cette façon de vous rechercher et de vous faire des avances ; comme vous n’avez assurément rien fait pour provoquer cela, la raison n’en apparaît pas clairement, mais qui sait si vos recherches sur la Dacie n’y seraient pas pour quelque chose ? Ce qui me paraît à craindre surtout dans ces conditions, c’est qu’on ne cherche à vous épier et à vous suivre partout où vous irez ; je crois que vous ferez bien de faire attention à cela ; n’avez vous rien remarqué jusqu’ici à ce point de vue ? – Quand à ce qui concerne les hommes politiques, je crois que décidément il ne faut s’étonner de rien ; et ce que vous me dites cette fois sur les choses qui vous ont été annoncées et qui se sont réalisées ensuite paraît vraiment bien significatif ! Il y a longtemps, d’autre part, que je disais que l’Agha-Khan est un agent important de la contre-initiation ; le groupement dont il est le chef sert même apparemment de “couverture” à l’une des “sept tours du diable”… Un autre personnage, du même genre que Bazil Zaharoff, est sir Henry Deterding, de la “Royal Dutch” ; n’en avez-vous pas entendu parler dans tout cela ? Je me demande aussi si, dans la liste de Bazil Zaharoff, ne figurent pas Lloyd George, Philipe Sasson, Vinizelos ; le savez-vous ? – En tout cas cela n’est certes pas rassurant quant à la tournures que peuvent prendre les évènements ; il faut dire pourtant que ce ne sont pas là des choses d’un genre entièrement nouveau, car il y a déjà plus de 40 ans que Clémenceau avait été “initié” par Cornélius Herz comme Herriot a pu l’être par Bazil Zaharoff (et c’est pourquoi lui aussi a toujours été si lié aux intérêts anglais) ; mais il n’en est pas moins vrai que cela prend actuellement beaucoup plus d’extension que jamais… Évidemment, si l’Antéchrist est déjà né, les événements doivent se précipiter ; les indications les plus diverses concordent d’ailleurs pour donner à penser que tout doit se passer avant la fin du XXe siècle, peut être serait-il imprudent de vouloir préciser davantage les dates… – Autre chose qui me revient : un agent très actif de la contre-initiation était feu le prince Albert de Monaco ; vous voyez encore, de ce côté, la connexion avec Bazil Zaharoff !
Je suis bien de votre avis en ce qui concerne les dictatures, par comparaison avec les démocraties ; mais encore faudrait-il, pour qu’elles soient capables de restaurer vraiment quelque chose, qu’elles s’appuient sur de véritables principes, ce qui ne paraît pas être le cas de celles que nous voyons actuellement en Europe, et derrière lesquelles il semble même y avoir au contraire des choses assez inquiétantes aussi…
Il est assez difficile de dire jusqu’à quel point Annie Besant était consciente du rôle qu’elle jouait ; je dois dire cependant que je tendrais de plus en plus à penser comme vous, d’après tous les indices qui s’accumulent, qu’elle avait bien pu recevoir réellement une contre-initiation à un degré quelconque. Quant à Krishnamurti, il donne plutôt l’impression de n’être qu’une sorte d’instrument inconscient ; il l’a sûrement été d’abord entre les mains d’Annie Besant et de Leadbeater ; la façon dont il leur a échappé ensuite est peut-être ce qu’il y a de plus sympathique chez lui ; mais, quand on voit la nature des ses enseignements et leur caractère “dissolvant”, il y a lieu de se demander si on ne se sert pas encore de lui pour un rôle quelque peu différent de celui qui lui avait été destiné en premier lieu, et peut-être plus conforme à ses propres tendances, mais qui n’en concourrait pas moins au même but…
En même temps que votre lettre, j’en ai enfin reçu une de M. Avramescu, qui malheureusement est encore loin d’être sorti de ses ennuis et de ses difficultés ; il semble qu’il y ait là comme une véritable persécution, quoique d’une façon différente de ce qui vous arriva à vous-même… Cette affaire Bazil Zaharoff semble effectivement l’avoir terrifié, mais je ne vois pas exactement pourquoi ; d’un autre côté, il a l’air de vous reprocher des “réticences” à son égard. J’avoue que cela m’ennuie, car je pense qu’il y aurait, surtout maintenant avec toutes ces choses anormales, tout intérêt à ce que vous puissiez vous entendre ; peut-être serait-il ainsi plus difficile qu’ on mette obstacle à ce que vous voulez faire l’un et l’autre… Je vais tâcher de le lui faire comprendre aussi, et j’espère que, s’il y a quelque malentendu entre vous, cela arrivera bientôt à se dissiper. – Il me parle aussi de l’affaire Maglavit, qu’il paraît envisager à peu près de la même façon que vous ; avez-vous vu l’article qu’il a fait paraître à ce sujet dans “Vremea” (8 décembre), en prenant pour prétexte l’horoscope de P. Lupu ?
J’espère que vous me redonnerez bientôt de vos nouvelles et que vous voudrez bien continuer à me tenir au courant de ce qui se passe…
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 24 февраля 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)