Le Caire, 14 avril 1936
Cher Monsieur,
J’ai reçu votre lettre samedi, je pensais bien que vous ne tarderiez pas à m’écrire, mais cependant je ne savais pas si vous étiez déjà rentré à Bucarest. J’avais bien supposé que votre voyage avait dû se décider très subitement ; naturellement, j’ai déjà eu des nouvelles par MM. Burckhardt, Caudron et Clavelle ; et je suis heureux de voir que tout s’est bien passé. – Il y a une quinzaine de jours que je n’ai rien reçu d’Amiens ; tout le monde y est sans doute très occupé. Malheureusement, l’affaire du journal semble n’inspirer confiance à presque personne, et je crains fort qu’elle n’aboutisse finalement à rien…
J’ai reçu aussi ces jours derniers une lettre de M. Jenny m’annonçant son retour à Bâle ; en somme cette expédition de Tahiti a été plutôt malencontreuse, et il est regrettable qu’elle ait été entreprise sans réflexion suffisante et qu’on ne m’ait pas demandé tout de suite ce que j’en pensais ; enfin, je crois qu’on doit s’estimer heureux que cela se soit terminé ainsi sans plus de dommages…
En ce qui vous concerne, tout ce que vous me dites me paraît en somme très normal et très favorable ; mais, si je comprends trop bien votre hâte d’arriver à un résultat, il faut dire pourtant qu’il n’est guère possible d’obtenir immédiatement des réalisations complètes ; et peut-être même vaut-il mieux, en un sens, que cela vienne graduellement ; ce n’est d’ailleurs pas pour rien que la patience est recommandée 72 fois dans le Coran ! En tout cas, rien ne se perd jamais, et même les états qui semblent n’être que passagers laissent toujours une trace permanente dans l’être, de sorte qu’ils préparent quelque chose de plus définitif, qui se produit quelque fois d’une façon apparemment soudaine, et qui est pourtant la conséquence de tout ce qui l’a précédé… D’autre part, la pratique des rites ne peut en rien empêcher la méditation métaphysique, mais ne peut au contraire que lui être une aide et un support. Malheureusement, il n’est pas facile d’expliquer tout cela complètement, surtout par correspondance ; il est fâcheux, à cet égard, que vous deviez vous trouver si isolé, mais cela ne peut guère avoir d’autre inconvénient qu’une certaine perte de temps, ce qui n’est pas irrémédiable, surtout pour vous qui êtes encore jeune… Il n’y a certainement pas de Tarîqah alaouite dans les Balkans, et même je doute qu’il s’y trouve des représentants d’autres turuq ; même en Albanie et en Turquie, je ne sais pas trop ce qui peut subsister encore actuellement, après tous les évènements de ces 20 dernières années.
Pour M. Avramescu, je crois qu’il a décidément abandonné toutes ces choses “psychiques” dont vous parlez, mais il se peut évidemment qu’il en subsiste certains effets pendant un temps plus ou moins long. Il a fait allusion aux circonstances de la mort de son enfant, mais sans y insister ; quoi qu’il en soit, vous avez sûrement raison de penser que certains rites, accomplis en dehors des conditions régulières, peuvent être plutôt dangereux… Il n’est plus question pour lui de se rattacher au Catholicisme, car il a suffisamment constaté l’incompréhension qu’on rencontre de ce côté ; et même cela a été l’occasion d’une histoire assez désagréable : il a paru, dans une publication française qu’il s’appelle “Choc”, et que je ne connais pas autrement, un article venimeux où, bien que je sois seul nommé, je n’ai pas eu de peine à comprendre qu’il s’agissait de lui ; je le lui ai communiquée, et il s’est rendu compte que l’“inspirateur” ne pouvait être qu’un certain P. Léon Barral, de l’Ordre des Augustins ; comme il me dit que vous le connaissez plus que lui, vous seriez bien aimable de me donner quelques renseignements sur ce personnage, dont je n’avais jamais entendu parler. – Enfin, il est revenu à l’idée de se rattacher à l’Islam, qu’il avait déjà eue il y a 2 ans, mais à laquelle il avait renoncé à la suite d’une réponse évasive qu’il avait reçue, ce qui ne m’étonne pas du tout de celui à qui il s’était adressé ! Dans ces conditions, je ne pense pas que vous puissiez lui dissimuler votre propre rattachement, ni d’ailleurs que cela puisse avoir quelque inconvénient de lui en parler. Je ne sais pas s’il a déjà écrit à M. Schuon, mais il se pourrait même très bien que celui-ci l’adresse à vous pour apprendre le rituel ; ce n’est là, bien entendu, qu’une simple supposition de ma part, mais je trouve que ce serait une chose toute naturelle, puisque vous habitez la même ville et qu’il n’y a sans doute là personne autre que vous qui en soit instruit. J’espère que tout cela finira par s’arranger ; il faut d’ailleurs bien penser qu’il y a forcément quelque chose de troublé par les conditions qui existent actuellement en Europe, et que des difficultés comme celles-là peuvent au fond n’en être qu’une conséquence.
Je ne vous reparle pas de votre horoscope puisque M. Caudron vous a dit lui-même ce qu’il y avait vu, et que je ne pourrais que vous répéter les mêmes choses. Ici, je ne connais qu’un seul astrologue (non professionnel) qui pourrait peut-être y trouver quelque chose de plus ; mais je ne l’ai pas vu depuis très longtemps, et je ne sais pas du tout où il me serait possible de le rencontrer maintenant…
Je vous remercie de la traduction jointe à votre lettre ; je n’ai encore eu le temps que de la lire rapidement, de sorte qu’il faudra que je vous en reparle une prochaine fois ; mais ce texte est assurément tout à fait remarquable et significatif, et je ne crois pas qu’on puisse en trouver un équivalent parmi ceux qui sont en usage “officiel” dans le Catholicisme. – À propos de celui-ci, ou plutôt de l’attitude de ses représentants actuels, l’article de K. Thieme me paraît encore un symptôme assez inquiétant ; il est vrai que je ne sais pas du tout quelle importance a réellement l’auteur, ni quelles sont ses relations dans les milieux ecclésiastiques ; que pensez-vous qu’il puisse y avoir au juste là-dessous ?
Pour l’affaire Bazil Zaharoff, il se peut bien que l’explication que vous envisagez au sujet de votre article sur Bô Yin Râ soit exacte ; mais est-ce que “Die Säule” paraît encore ? Il doit y avoir à peu près 3 ans qu’on a cessé de le recevoir comme échange avec le “Voile d’Isis”, et je n’en avais plus jamais entendu parler depuis. – Pour plus de sûreté, je ne mettrai plus mon adresse derrière l’enveloppe ; je la mets habituellement pour que les lettres puissent me revenir au cas où elles n’arriveraient pas à leurs destinataires…
Quant à la fameuse liste, il y a là des choses que je ne comprends pas du tout : ou certains noms me sont complètement inconnus comme à vous, ou ils sont déformés de telle façon que je n’arrive pas à les identifier. Quoi qu’il en soit, voici quelques remarques à ce sujet : n°4 : ne faudrait-il pas lire F. Sforza ? – Nº 6 et n°7 : le rapprochement des 2 noms me fait penser à Laurent-Eynac, mais alors il n’y aurait que 2 personnages distincts. – N° 8 : ce qu’ont supposé MM. Clavelle et Allar me paraît assez vraisemblable aussi, mais quelle peut être la raison de cette déformation. – N° 9 : je ne connais qu’un nommé E. Point, c’est le gérant du “Lotus bleu” ; il s’agit d’un théosophiste, mais qui ne paraît avoir aucune importance particulière. – N° 11 : il me semble connaître ce nom, mais je ne peux rien me rappeler de précis. – N° 14 : j’ai pensé tout de suite à Madariaqa en lisant la liste et avant de voir que vous aviez eu la même idée ; mais, à part la déformation, il me semble que son prénom n’est pas Léon, mais Salvador. – Quant aux n os
10, 12, 13, je ne les connais pas du tout.
Je n’avais pas entendu parler de la brouille de Venizelos avec Bazil Zaharoff ; ces projets de destruction de l’Athos, que ce soit par un gouvernement ou par un autre, sont encore quelque chose de bien étrange… – Quant à l’annonce de la guerre pour 1940, cela paraît en effet un peu plus sérieux que toutes les prévisions des astrologues !
N’ayant pas voulu tarder encore de plusieurs jours pour vous répondre, je vais être obligé de mettre à la prochaine fois ce qui concerne la “géographie” de la contre-initiation, etc. ; je vous demanderai seulement de me le rappeler. – De même pour la dernière question au sujet de la Roumanie, qui demande quelque réflexion ; il est bien certain qu’on ne voit pas facilement une solution en dehors d’une intervention extra-humaine ; mais, tout d’abord, où en sont maintenant les événements de Maglavit ?
M. Clavelle m’a dit que les choses étaient tout à fait arrangées pour la publication de votre travail, de sorte qu’on va sans doute pouvoir la commencer très prochainement. Le sujet est en effet bien vaste, et je vois que vous trouvez toujours de nouvelles confirmations ; ce que vous me dites au sujet du “Novi Voyvode”, comme désignant une fonction, et de cette tombe qu’on a découverte, est encore très intéressant. – Quant à l’Église Égyptienne, je ne pense pas qu’il puisse s’agir des bohémiens (à l’origine indienne desquels je ne crois pas beaucoup) ; il doit s’agir de ce dont les Coptes actuels sont des descendants plutôt dégénérés et généralement ignorants. Mais ce qui est curieux, c’est que l’ancienne Église Celtique ou “Culdéenne” d’Irlande prétendait aussi se rattacher, non pas à l’Église Romaine, mais à l’Église Égyptienne… – N’oubliez pas de me reparler de ce que vous envisager au sujet du S t
Graal, avec lequel le rapprochement que je viens de vous indiquer a peut-être bien aussi quelque rapport.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 14 апреля 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)