Le Caire, 27 janvier 1936
Cher Monsieur,
Je reçois aujourd’hui votre lettre du 17 janvier, et je vous en remercie ; je commençais à m’inquiéter un peu de n’avoir pas de nouvelles de vous depuis si longtemps. – Je pense que, de votre côté, vous devez avoir reçu maintenant le mot que je vous ai envoyé pour vous faire part de la réponse de Schuon et vous donner son adresse actuelle.
Dans sa dernière lettre, Clavelle me dit que, après avoir attendu quelques temps en pensant que vous lui récririez, il s’est décidé à vous retourner votre manuscrit, parce qu’il craignait que, en tardant davantage, vous n’ayez plus assez de temps pour l’arranger. D’après ce qu’il me dit, les n os de février et mars semblent être déjà à peu près entièrement composés maintenant ; c’est donc dans celui d’avril qu’il faudrait pouvoir commencer la publication de votre travail ; j’espère que cette fois il n’y aura plus de nouvelles causes de retard.
Pour la question de votre horoscope, je comprends bien que ce que vous demandez est assez difficile et ne peut être fait par n’importe quel astrologue ; pour le moment, je ne sais pas au juste ce que je pourrais faire à ce sujet, mais je vais y repenser ; en tout cas, vous pouvez toujours m’envoyer les données nécessaires, et je tâcherai alors de trouver un moyen de vous donner satisfaction.
Je pense que vous avez raison au sujet du Io
, ce qui, d’ailleurs, n’exclut pas d’autres rapprochements qui complètent plutôt ceux-là. – À propos de certaines origines hyperboréennes, vous devez avoir vu l’article sur la tradition hellénique dans le n° de décembre ; que pensez-vous des diverses remarques qui s’y trouvent sur ce sujet ?
Le peu d’importance du rôle politique extérieur des princes roumains ne me paraît pas une véritable objection, car cette considération est très secondaire en somme et peut même disparaître tout à fait devant des choses d’ordre plus profond. – Ce que vous me dites de leurs rapports avec les Templiers est très intéressant aussi ; vous ne m’aviez pas encore parlé de ce point…
La question de la descendance de Tamerlan a quelque importance parce qu’il semble bien que certains membres de cette famille aient été aussi “missionnés” ; alors, je me demande quels rapports ils ont pu avoir au juste avec la Roumanie…
Pour ce qui est de l’apparition de Maglavit, je reconnais que la chose est véritablement très étrange à bien des points de vue ; j’avais pensé aussi, comme je crois vous l’avoir dit, à un rapprochement de cette figure avec les ascètes du Mont Athos ; il est vrai que, si ceux-ci sont ce qu’on peut supposer, cela n’implique pas qu’il s’agisse d’un “saint” au sens ordinaire du mot. Il est sûrement assez étonnant que le berger n’ait pas donné à sa vision le nom d’un saint quelconque, car c’est là ce qui se produit habituellement en pareil cas ; dans l’article de “Vu”, on dit bien qu’il l’appelle “Dieu”, mais ce doit être là sans doute des erreurs du journaliste… D’autre part, ce que vous notez au sujet du rôle si important du mot “Vieux” est très remarquable ; évidemment, ce mot doit bien se rapporter à l’idée de “primordialité”. – La disposition au centre des quatre éléments peut rappeler certaines figurations du Christ entouré des quatre animaux ; mais cela ne s’oppose pas aux explications que vous envisagez, bien au contraire. – Enfin, il y a cette forme cubique, chose que je ne savais pas encore ; avec les allusions à la “fin du monde”, il est certain que le rapprochement avec la Jérusalem céleste s’impose. – Mais je me demande comment les théologiens vont bien pouvoir résoudre finalement, à leur point de vue, la question de la nature de cette apparition d’un aspect si inusité…
Quant à l’argument “contre-initiatique”, il est certain aussi qu’il n’est pas sans valeur, pour les raisons que vous dites ; cette façon de prendre les devants, pour ainsi dire, n’a rien d’invraisemblable… Mais je vois que cette affaire Bazil Zaharoff paraît encore plus sérieuse que je ne le pensais jusqu’ici ; croyez-vous que le groupe projeté trouve les éléments nécessaires pour se constituer ? Ce serait réellement dangereux ; d’un autre côté, je me demande si vous devez rompre entièrement avec tout cela dès maintenant, ou s’il n’y a pas avantage à ce que vous puissiez avoir encore d’autres informations… – Les banalités de la correspondance de Bazil Zaharoff ne m’étonnent pas du tout ; c’est bien là une des marques ordinaires de ces sortes de choses ; voyez par exemple les communications spirites ! Le diable ne peut jamais s’empêcher d’être ridicule par quelque côté… Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que le domaine spirituel est complètement fermé à la “contre-initiation”. – Maintenant, ce que vous dites du rôle de la démocratie est tout à fait exact, cela va de soi ; mais cela n’implique pas forcément que les hommes politiques les plus en vue en soient conscients. Si les affirmations qui vous ont été faites à ce sujet viennent bien de Bazil Zaharoff (vous pouvez sans doute, connaissant D., vous rendre compte s’il est capable ou non d’inventer certaines choses), il resterait à savoir s’il dit bien la vérité. – Je ne serais pas très étonné en ce qui concerne Macdonald, à cause de ses rapports avec Annie Besant (il l’avait chargée de rédiger un projet de constitution pour l’Inde) ; je sais aussi que Lloyd George a personnellement des relations très étroites avec Bazil Zaharoff ; quant aux autres, je n’en peux rien dire. – Du côté opposé (ou qui du moins paraît tel), il faut reconnaître que tout n’est pas tout à fait clair non plus ; Hitler paraît avoir été “conseillé” par des personnages suspects, et on m’a parlé de certaines histoires de “magie” qui ne sont pas un signe bien favorable… Quant à l’Italie, elle s’attaque actuellement à un pays qui est le siège d’un très ancien centre spirituel ; c’est d’ailleurs peut-être pour cela que l’Angleterre voudrait le lui disputer ! – On pourrait se demander si, au fond, tous les gouvernements européens ne sont pas dominés par les mêmes “puissances”, de telle sorte que, quelle que soit l’issue de leurs luttes, ce sont toujours celles-ci qui y gagneront… Mais, naturellement, chacun joue son rôle là-dedans, les uns d’un côté, les autres de l’autre ; cette façon d’agir n’est certainement pas nouvelle… En tout cas, ce qu’il y a de plus sûr, c’est que tout cela n’est vraiment pas rassurant ; jusqu’ici, on ne voit rien dans le monde occidental qui puisse s’y opposer d’une façon efficace ; qui sait ce qui sortira de tout cela ?…
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 27 января 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)