Le Caire, 28 février 1948
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 21 janvier ; elle a été un peu plus longtemps en route que la mienne, mais en somme c’est un délai qu’on peut encore considérer comme normal dans les circonstances actuelles. C’est la première fois qu’une lettre de vous m’arrive sans avoir été ouverte, ce qui semble indiquer que la censure doit avoir été enfin supprimée aussi en Autriche.
Je ne savais pas qu’on pouvait toujours vous faire des envois à votre ancienne adresse de Rome ; mais, puisque vous avez l’intention d’y rentrer assez prochainement, peut-être vaut-il mieux attendre jusque là pour que les livres vous parviennent encore plus sûrement ; naturellement, quand vous y serez, ne manquez pas de me le faire savoir aussitôt.
Bocca a annoncé son intention d’envoyer la traduction des “Aperçus” à l’impression dans les premiers jours de mars ; il faut donc espérer que cela ne traînera pas trop. Outre les articles que j’ai incorporés dans ce livre, il faut que je vous dise qu’il y en a encore un certain nombre d’autres qui sont entrés dans le “Règne de la Quantité” ; il faudra donc examiner tout cela, car il se peut que, parmi ceux-là aussi, il y en ait qui soit de ceux auxquels vous aviez pensé (par exemple l’article sur les “résidus psychiques” que je me souviens que vous aviez déjà traduit autrefois).
Pour les traductions allemandes de mes livres, il semble, d’après ce que m’a écrit récemment T. Burckhardt, qu’il puisse se présenter enfin une occasion favorable pour l’édition, par suite de la fondation en Suisse d’une nouvelle maison qui a des connexions avec une maison de Munich, ce qui lui donne évidemment des débouchés plus faciles ; j’attends d’autres nouvelles à ce sujet. L’adresse de Burckhardt est maintenant : Seftigenstrasse, 197, Berne-Wabern.
Il est certain que cette diffusion est un signe favorable malgré tout, et qui même était un peu inespéré avec les difficultés actuelles ; mes anciens livres aussi, comme les vôtres, étaient tous épuisés, et on les réédite peu à peu en ce moment. – J’apprends que la traduction portugaise de la “Crise du Monde moderne” est parue ; l’éditeur est la maison Martins S.A., à Sao Paulo. La traduction espagnole de l’“Introduction générale” a été éditée par la maison Losada S.A., à Buenos Aires ; mais c’est J.-A. Cuttat qui s’est occupé de cela et il n’est plus là, étant revenu maintenant en Suisse comme je vous l’ai dit.
Je croyais bien que vous connaissiez les ouvrages de Coomaraswamy, ou tout au moins une partie ; je pense que vous avez su que sa femme avait traduit quelque chose de vous (je crois me souvenir que c’était un chapitre de la “Rivolta contro il Mondo moderno”) qui a paru dans le “Vistura-Bharati quarterly” un peu avant la guerre.
Moi aussi, j’ai été très longtemps sans nouvelles de de Giorgio, mais finalement il m’a récrit et nous avons maintenant repris notre correspondance ; il semble qu’il soit toujours le même, avec son état de santé qui malheureusement laisse beaucoup à désirer. Je ne sais comment il se fait qu’il ait laissé plusieurs lettres de vous sans réponse ; son adresse actuelle est : Santuario di Vizofonte (Cuneo).
Il est bien fâcheux que votre état ne s’améliore toujours pas sensiblement ; je ne sais vraiment ce qu’il serait possible de faire dans un pareil cas... Le malheur est qu’ici l’ancienne médecine traditionnelle a complètement disparu devant l’invasion de la médecine moderne, à laquelle, pour ma part, je me suis toujours soigneusement abstenu d’avoir recours ! D’après ce que vous me dites, il semblerait réellement que ce qui vous empêche de vous rétablir soit d’une nature plus psychique que physique ; s’il en est ainsi, la seule solution serait sans doute que vous puissiez arriver à réagir vous-même contre cela. Je comprends bien d’ailleurs que ce n’est pas facile, précisément à cause de cette sorte d’inhibition de certaines facultés, et surtout de la concentration ; mais ne pourriez-vous tout de même essayer graduellement, en évitant, bien entendu, des efforts trop violents qui risqueraient de donner un résultat plutôt défavorable ? Il faudrait surtout ne pas vous laisser aller à une sorte de découragement ou plutôt d’“apathie” qui ne peut que contribuer encore à entretenir cet état... – il n’est assurément pas impossible non plus que “quelque chose” ait profité de l’occasion fournie par cette blessure pour agir contre vous ; mais de qui cela viendrait-il et pourquoi, c’est ce qu’on ne voit pas très bien. Ce qui est singulier à cet égard, c’est qu’il a dans ce que vous me dites des choses qui me rappellent ce qui m’est arrivé en 1939 (je crois que vous devez l’avoir su à l’époque), quand je suis resté pendant six mois étendu sur le dos sans pouvoir me retourner ni faire aucun mouvement. Pour tout le monde, c’était une crise rhumatismale, mais en réalité il s’agissait de tout autre chose, et nous avons très bien su qui servait inconsciemment de véhicule à l’influence malfaisante (c’est la seconde fois que cela arrivait, mais la première, deux ans plus tôt, avait été moins grave) ; on a pris des mesures pour le faire partir et pour qu’il ne puisse plus rentrer en Égypte, et, depuis lors, rien de semblable ne s’est plus jamais reproduit. Je vous dis cela pour que, en y réfléchissant, vous voyiez s’il ne pourrait pas y avoir eu quelque chose du même genre autour de vous ; mais naturellement, à distance, il n’est guère possible de se rendre compte de ce qu’il en est exactement...
Je me suis pressé pour vous écrire dès aujourd’hui, craignant, si je tardais, que ma lettre ne vous trouve plus en Autriche, puisqu’on ne sait jamais au juste combien de temps elle peut mettre à parvenir. Les communications avec tous les pays sont d’ailleurs toujours bien irrégulières ; en France, ces derniers temps, une grève des chemins de fer a été cause qu’elles ont été presque complètement interrompues pendant plus d’un mois !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
J’oubliais de vous dire une chose assez singulière : j’ai reçu il y a quelque temps une lettre d’un certain Buber, qui m’est tout à fait inconnu, et qui me demandait l’autorisation de traduire la “Crise du Monde moderne” en italien ; il paraissait ignorer complètement qu’il existait déjà une traduction !
Каир, 28 февраля 1948 г.
Уважаемый господин,
Я только что получил ваше письмо от 21 января. Оно шло немного дольше, чем моё, но, в общем, это можно считать нормальным сроком доставки в нынешних обстоятельствах. Это первое письмо от вас, которое дошло до меня нераспечатанным, похоже цензура наконец снята и в Австрии.
Я не знал, что вам всё ещё можно отправлять письма по старому адресу в Риме, но, поскольку вы собираетесь вернуться туда в ближайшее время, возможно, лучше подождать до тех пор, чтобы книги наверняка дошли до вас. Конечно, когда вы будете там, не забудьте сразу же сообщить мне об этом.
Бокка объявил о своем намерении отправить перевод «Заметки об инициации» в печать в первых числах марта, так что, надо надеяться, это не слишком затянется. Помимо статей, которые я включил в эту книгу, должен сказать, есть ещё несколько других, вошедших в «Царство количества». Поэтому вы должны будете просмотреть их все, ведь может оказаться, что некоторые из них относятся к тем, что вы имели в виду (например, статья о «психических остатках», которую, как я помню, вы когда-то уже переводили).
Что касается немецких переводов моих книг, то, судя по написанному недавно Т. Буркхардтом, может наконец появиться благоприятная возможность для издания, в связи с основанием в Швейцарии нового издательства, имеющего связи с мюнхенским, что, очевидно, дает ему более легкий доступ к рынку. Я жду дальнейших новостей по этому поводу. Адрес Буркхардта теперь: Seftigenstrasse, 197, Берн-Ваберн.
Конечно, несмотря ни на что, это распространение является благоприятным знаком, и его даже можно было бы назвать немного неожиданным с учетом нынешних трудностей. Мои старые книги тоже, как и ваши, уже распроданы, и сейчас их постепенно переиздают. Я узнал, что вышел португальский перевод «Кризис современного мира». Издательство – Martins S.A. в Сан-Паулу. Испанский перевод «Общее введение» был издан Losada S.A. в Буэнос-Айресе, но этим занимался Ж.-А. Кутта, и сейчас его там нет, он вернулся в Швейцарию, как я вам говорил.
Я думал, что вы хорошо знакомы с работами Кумарасвами или, по крайней мере, с частью из них. Кажется, вы знали, что его жена перевела что-то из ваших работ (кажется, это была глава из «Восстания против современного мира»), которая вышла в Vishwa-Bharati quarterly незадолго до войны.
Я тоже очень долго не получал известий от де Джорджо, но в конце концов он написал мне, и сейчас мы возобновили переписку. Похоже, он всё тот же, хотя его состояние здоровья, к сожалению, оставляет желать лучшего. Я не знаю, как так получилось, что он оставил без ответа несколько ваших писем. Его нынешний адрес: Santuario di Vicoforte (Cuneo).
Очень жаль, что ваше состояние все ещё не улучшается заметно. Я не знаю, что можно сделать в таком случае... Прискорбно, что здесь старая традиционная медицина полностью исчезла под натиском современной, к которой я, со своей стороны, всегда тщательно воздерживался прибегать! Из того, что вы мне говорите, действительно следует, что помехи для выздоровления имеют скорее психическую, чем физическую природу; если это так, то единственное решение, вероятно, заключается в том, чтобы вы сами могли что-то с этим сделать. Я хорошо понимаю, что это нелегко, именно из-за такого рода подавления определённых способностей, и прежде всего концентрации, но не могли бы вы всё же попытаться сдалеть это постепенно, избегая, конечно, слишком сильных усилий, которые могут дать скорее отрицательный результат? Прежде всего не следует поддаваться своего рода унынию или скорее «апатии», которая может только способствовать поддержанию этого состояния... Конечно, не исключено и то, что «нечто» воспользовалось случаем, предоставленным этой травмой, чтобы действовать против вас, но от кого это исходит и почему – не очень понятно. Странно в этом отношении то, что сказанном вами есть вещи, напоминающие мне о произошедшем со мной в 1939 году (я думаю, вы должны были знать об этом в то время), когда я шесть месяцев пролежал на спине, не имея возможности повернуться или двигаться. Для всех это был приступ ревматизма, но на самом деле это было совсем другое, и мы очень хорошо знали, кто бессознательно служил проводником этого злого влияния (это происходило во второй раз, но первый, двумя годами ранее, был менее серьёзным). Были приняты меры, чтобы заставить его уехать и не больше не возвращаться в Египет, и с тех пор ничего подобного не повторялось. Я рассказываю вам это для того, чтобы вы, поразмыслив, могли понять, не было ли вокруг вас чего-то подобного; но, конечно, с расстояния вряд ли можно понять, что именно происходит...
Я поспешил написать вам сегодня, опасаясь, что если задержусь, моё письмо не застанет вас в Австрии, поскольку никогда точно не знаешь, сколько времени может потребоваться для его доставки. К тому же связь со всеми странами по-прежнему очень нерегулярная. Во Франции в последнее время забастовка на железных дорогах привела к тому, что сообщение было почти полностью прервано более чем на месяц!
С наилучшими пожеланиями.
Рене Генон
Я забыл сказать вам одну довольно странную вещь: некоторое время назад я получил письмо от некоего Бубера, который мне совершенно незнаком и который просил у меня разрешения перевести «Кризис современного мира» на итальянский язык. Он, похоже, совершенно не знал, что этот перевод уже существует!