Le Caire, 16 janvier 1934
Cher Monsieur,
Merci tout d’abord, à vous et à Monsieur Devîmes, de vos bons vœux pour la nouvelle année ; à mon tour, je vous prie de recevoir tous deux les miens en échange, et de m’excuser s’ils vous parviennent un peu tardivement.
Merci aussi pour les coupons joints à votre lettre ; j’ai trouvé aussi dans celle-ci une facture que je vous retourne sous ce pli, car je pense qu’elle a dû s’y glisser par erreur.
Je veux croire que vous n’avez pas eu trop à souffrir du froid que tout le monde me dit avoir été si rigoureux en France en ces derniers temps ; pour ma part, je me demande si je serais encore capable de supporter de pareilles températures… Ici même, du reste, nous n’avons vraiment pas chaud en ce moment, et nous avons eu plusieurs jours de pluie, ce qui est une chose assez rare.
Il y a dans ce que vous me racontez au sujet de Chacornac, un véritable quiproquo : ce n’est pas de votre offre qu’il a voulu parler, car je ne lui en ai rien dit et je pense qu’il doit l’ignorer tout à fait ; c’est d’une autre
, survenue peu après, et, étant donnée la situation des gens en cause, ce qu’il vous a dit était justifié. Mais, d’autre part, il faut dire que les gens en question sont actuellement tout à fait entre les mains de “l’ennemi”, et c’est bien ce qui m’a complètement fixé sur l’origine des bruits qu’ on a fait courir quant à mon intention prétendue de rentrer en France ; la vérité est qu’ on a voulu m’amener à y rentrer, pour des fins qu’il vaut mieux ne pas approfondir… Quand aux “mécènes”, j’avoue que je les redouterais fort, car je n’ai pas un tempérament à me laisser “domestiquer”, et j’aime mieux me passer de beaucoup de choses que de subir cette sorte de dépendance dont je m’accommoderais fort mal !
La phrase du P. Sertillanges que vous me citez est remarquable en effet ; c’est presque une expression de la doctrine de “wahdat el-Wujûd”. J’ai d’ailleurs eu souvent l’impression que sa compréhension était beaucoup moins limitée que celle de la plupart de ses confrères, – quoique, bien entendu, il ne s’agisse sans doute là chez lui que de vues simplement théoriques.
Je ne vois en somme rien à reprendre à la comparaison que vous m’exposez, à la condition bien entendu, de ne la prendre que comme une analogie, ainsi que vous le dites vous-même. Il y a des gens qui se méprennent à ces sortes de choses et qui se laissent entraîner par là à des assimilations tout à fait injustifiées ; ainsi, j’ai un correspondant à qui je ne peux pas arriver à faire comprendre que, en dehors du domaine corporel, il ne peut pas être question de “vibrations” au sens propre et littéral du mot, mais seulement par une sorte d’image. C’est pourtant bien simple ; une vibration est un mouvement, et tout mouvement est nécessairement dans l’espace et dans le temps… Mais je vois que du moins, quant à vous, vous ne vous y trompez pas ; il est donc inutile d’insister là-dessus. D’autre part, un danger dont il faut se garder aussi en pareil cas, c’est d’accorder à des théories “scientifiques” plus de valeur qu’elles n’en peuvent avoir, puisque la science moderne n’est faite que de conceptions hypothétiques et qui changent continuellement ; s’il lui arrive de tomber sur certaines vérités, c’est en quelque sorte à son insu, et il peut se faire qu’elle les méconnaisse le lendemain… Mais c’est là un sujet sur lequel j’ai déjà eu bien souvent l’occasion de m’expliquer ; je pense donc que, sur ce point également, vous savez parfaitement à quoi vous en tenir.
Croyez toujours, je vous en prie, chez Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 22 апреля 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)