Le Caire, 17 novembre 1934
Cher Monsieur,
J’ai reçu votre lettre il y a une dizaine de jours, ainsi que les coupons qui y étaient joints et dont je vous remercie. Depuis lors, MM. Préau et Clavelle m’ont écrit, de leur côté, qu’ils vous avaient vu dernièrement à Paris.
Merci de ce que vous voulez bien me dire en ce qui me concerne personnellement ; il me devenait en effet de plus en plus difficile de rester ainsi isolé, et je suis fort heureux de ce changement d’existence, à tous les points de vue ; cela va d’ailleurs certainement faciliter beaucoup mon travail… – Je vous remercie aussi de l’offre que vous me rappelez si aimablement ; mais, comme vous pouvez le penser, en ce moment, je pense moins que jamais à aller en France ; enfin, cela arrivera peut-être tout de même quelque jour, et alors je me permettrai de vous en reparler…
Je suis très heureux de ce que vous me dites de vous-même et des résultats que vous obtenez, et aussi au sujet de ce petit groupe que vous formez maintenant à Amiens ; quatre personnes, ce n’est sans doute pas beaucoup, mais c’est tout de même un commencement, et puis, en somme, il n’est pas nécessaire d’être bien nombreux pour travailler sérieusement. Ce que vous me dites pour M. Devîmes confirme l’impression que j’avais toujours eue ; sûrement, ses tendances ne le portent pas à s’intéresser aux questions d’ordre métaphysique pur… – Il s’est formé depuis quelque temps en Suisse, à Bâle et à Lausanne, deux groupes qui travaillent dans le même sens que vous ; la plupart de leurs membres sont des jeunes gens, mais qui paraissent tous très sérieux et en excellentes dispositions. En France, il me semble que cette sorte de travail collectif soit plus difficile à réaliser ; en tout cas, vous êtes, du moins autant que je sache, les premiers à faire quelque chose de ce genre.
Pour votre question à propos du “Serpent Power”, je ne sais trop si cette concentration donc vous parlez peut donner de grands résultats ; dans de telles conditions, cela doit être forcément incomplet ; mais, en opérant avec prudence, comme vous le dites, il me semble du moins que cela ne peut pas présenter de grands inconvénients. Peut-être est-ce préférable, après tout, à des méthodes comme celles du C nel
Caslant, sur lesquelles j’ai bien peu de confiance ; assurément, n’importe quoi peut servir de point de départ, suivant les dispositions de chacun ; mais ces méthodes simplement “psychologiques” ne peuvent jamais aller bien loin, et même, bien souvent, elles ne mènent qu’à de pures illusions…
Pour ce qui est de votre idée de rattachement à un centre traditionnel, vous avez bien raison de penser ne pas pouvoir tirer grand profit de ce qui reste encore d’organisations initiatiques en Occident (je ne parle pas, bien entendu, de tout ce qui n’est que “pseudo-initiatique”). D’autre part, le rattachement serait certainement beaucoup plus facile avec un centre islamique qu’avec un centre hindou ; à vrai dire, ce dernier ne serait même à envisager comme possible qu’au cas où vous iriez de vous-même séjourner dans l’Inde, et encore ne serait-il pas sans difficultés. Quant au soufisme, la chose n’a rien d’impossible “à priori” quoique je ne sache pas trop pour le moment sous quelle forme cela pourrait se réaliser ; il va falloir que je pense à cela…
Je m’excuse de ne pas vous écrire plus longuement aujourd’hui, ne voulant pas différer davantage ma réponse ; j’avais tant de choses en retard, en ces derniers temps, que je ne suis pas encore arrivé à les remettre complètement à jour !
Croyez toujours, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 17 мая 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)